ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Démocratiser le bonheur

 

 

Photographie de Mater Milano

à Marcus, l’ami.

 

L’expérience, pour être fructueuse et valeur, doit être vécue. Et nos malheurs même vaudront la peine de l’être tant qu’ils constitueront pour demain notre sentinelle.

 

Justement parce que les États-Unis qui enchantent tant l’imaginaire ont bien failli se perdre entre les guerres d’intérêts de la Confédération et les désamours de la Sécession ; parce que la France dont je salue humblement la hargne séculaire d’être meilleure — autant je boude cette séduction insolente sur nos luttes — a tout tenté en ses tâtonnements constitutionnels ; il n’est permis à nul Peuple, nul Pauvre et nul Désespéré, de renoncer à ce droit générateur des droits fondamentaux : celui de pouvoir se raconter.

 

L’Humanité est fondée sur le mouvement. On n’a pas le droit d’être le même tout le temps. Même de rester parfait. Le recommencement est abject et l’audace d’expérimenter permet de le parer. L’incertitude qui nous anime est naturelle et, si cela peut rassurer, sachons que les issues des grandes luttes sont toujours imprécises à leurs auteurs.  Ce qu’il importe de protéger, tel notre vie, c’est la raison de notre combat, qui est le socle et la lanterne de toutes nos entreprises. Qu’elles réussissent, tant mieux. Qu’elles échouent ; on n’en mourra pas davantage.

 

Le tutorat auquel nous nous livrons en soi peut paraître confortable : faire confiance au succès de l’autre est aussi humilité. Mais nous le trahissons, car il est une auberge que nous voulons ériger en domicile. Ce que nous apportent les autres histoires nous enrichit, mais ne sera jamais, au grand jamais, nôtre. Ni pareil à ce que  l’on aurait vécu.

 

Le mieux-être est l’une des rarissimes ambitions universelles. Celle qui restera encore vierge lorsque tout disparaîtra. Nous n’avons pas la prétention de disposer d’elle, où même de l’offrir à nos pairs. Notre mission n’en est pas pour autant simple : nous nous évertuons à épurer le mental pour que tous aient le droit de se le définir et d’en faire une raison d’accueillir à bras ouverts le soleil qui se lève.

 

Cette  liberté de définition est incessible.  Seuls ceux qui ont les mêmes ennemis peuvent se retrouver sur les mêmes fronts ; aspirer aux mêmes fins et déployer des moyens similaires. C’est pourquoi je me défends de démontrer ou d’envisager l’Afrique en la calquant sur l’Occident. C’est notre différence qui me permet de parler de lui, laquelle n’est point un paramètre à taire dans le choix de nos orientations. Une Afrique famélique, déchirée et moribonde, exorcisée vainement depuis belle lurette, a mieux à faire que de bombarder ses revenus sur des investissements que je qualifierais — rien qu’à l’heure — de luxe : informatique, aménagements touristiques, somptuosités et solennités cérémonielles. Ceux sont là des coûts d’opportunité de politiques orientées vers ce qu’il y’a de plus urgent. On ne peut pas tout avoir ; assumons notre pauvreté.  Vouloir tout avec peu de ressources ne nous mènera pas plus loin qu’on est : rien de concret.

 

Cette résolution ne procède pas de la vieille habitude de placer le Continent sous un barème spécifique, honneur rendu à sa complexité. Elle obéit au préliminaire exercice de recenser les besoins que nécessite une satisfaction de Population africaine. Pas mondiale.  Le simple constat d’une globalisation en marche nous laissant avec nos mêmes soucis conforte l’obligation de penser et d’agir en fonction d’un contexte africain qui dit oui à tout ce qui est progrès, mais d’abord rien sans avoir des Compatriotes rassasiés, en bonne santé et bien instruits. Tous les secteurs ne se valent pas. Du reste, peu importe qu’on se retrouve infiniment en retard dans d’autres domaines ou qu’on n’y ait pas de niveau compétitif. Hormis le fait que l’éternel dernier ne doit pas avoir goût à la compétition, à quoi bon de fabriquer de rares crânes au talent universel qui n’accepteront même plus revenir servir leurs pays d’origine où il serait impossible d’exercer convenablement leurs professions, contrairement à…

 

On n’a à rendre compte à personne de ce qui nous rend heureux. Ni d’envier  le bonheur d’autrui. Tout bonheur est à construire. Est à adopter. Est à réaliser. Ce qui séduit le jugement extérieur et fait estimer notre bonheur, c’est en vérité la fermeté que nous lui vouons. Parce que notre sort ne nous fait pas morfondre et que nous œuvrons à son amélioration à tout temps ; parce que nous avons des rêves émancipés à défendre ; parce que tout ce qui se passe ailleurs ne nous séduit pas forcément et que nous savons qu’on n’est nullement tenus de l’être ; nul Citoyen de ce monde, américain ou bangladais, n’aura à se soulager sur notre bonheur jusqu’à se croire dans l’insigne obligation de compatir à notre vie.

 

À l’Afrique d’où je viens je suis lié par ce qu’aucun mot n’a l’impétuosité de signifier, et c’est pourquoi, les clameurs et les anxiétés qui y émanent n’ébranlent ma conviction que s’y débat le bonheur et ravivent toutes les aubes ma dette et celle de mes pairs de maximiser ce dernier.

 

Maintenant.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

 

 

 

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