ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

L'homosexualité est-elle tolérante ?

 

Photographie de Mkopka
 

à Mohamed Mbougar Sarr.

Fraternités.

 

Un être humain s'est comporté de façon peu ordinaire. Il s’est emparé d’une arme et fait introuvable pendant longtemps. Lorsqu’on entendait parler de lui, il venait de rééditer ce qui semblait devenir son sacerdoce sur terre : saccager la propriété d’un plus faible ; dévaster une virginité ; déféquer sur la témérité d’un père. On lui mit la main dessus. Et cette nuit-là, personne ne voulut fermer l’œil…tant qu’on n’aurait pas mis fin à ses jours. Les hommes se jetèrent sur lui. Le frottèrent contre sol. Le trimballèrent dans tous les recoins du supplice. Puis le posèrent, démembré, devant la loi. Elle allait décider qu'on l'achevât. C'était un tueur. On allait le tuer. J'en fus meurtri.

 

Lorsque je vois un autre être humain subir un sort similaire, parce qu'il est homosexuel, je ne peux que l'être davantage.

 

Je suis contre la peine de mort parce que, chez moi, toute idée de justice préserve la vie. Je ne cautionne aucune persécution d'un Homme ou muselée, parce que rien que leur forme, surtout leur méthode, confond la vérité. Mais la vérité n'est pas qu'une maladroite sanction, telle la peine de mort, fait de notre homme violeur, pilleur et tueur, un parfait martyr. Ou que le lynchage, dont sont regrettablement victimes les homosexuels en Afrique, légitime l'homosexualité et nous impose sa reconnaissance. L'émotion qui brandit les cas de violence sur nos Compatriotes homosexuels ne doit pas à son tour banaliser les raisons de notre rejet de ce fait sociétal au point de fomenter une tyrannie, elle aussi.

 

La tyrannie de l'homosexualité a notamment deux déclinaisons.

 

La première, soutenable, est cet embarras, ce malaise, que provoque le sujet chez nous qui sommes aujourd'hui appelés à l'analyser parce que notre société étant confrontée à lui. Nous n'ignorons pas le dépréciatif champ lexical qui le garnit : contre-nature ; perversion, malédiction, pathologie etc. La prudence qui me saisit là me crispe ; elle n’est pas en rapport avec la pondération que s’impose tout auteur. Un homosexuel reste un Homme, notre égal, qui a des sentiments. Et qu'y a-t-il de plus sensibles que les sentiments d'un Homme ? Choisir le poli mot, malgré tout ce que l'on pense de ces sentiments ; refuser de buter sur ce lexique cru voire injurieux, est un challenge périlleux. S’il a le mérite de nous aider à rendre une dignité humaine à ces mots, il ne fait pas moins office de censure. S’exprimer librement devient difficile, car une autre terminologie n’informerait pas mieux notre jugement de ce fait sociétal. Et comme elle s’avère méchante, on se la prive, en renonçant à une franchise qui n’était pas forcément imbécile et inutile.

 

Mais cette tyrannie à la vertu régulatrice aurait été seule que je ne me fusse guère inquiété. L’autre, plus martiale, courante, obsédée, est celle qui colle l'homophobie sur le front de quiconque est en défaveur de l'homosexualité. La tolérance, il ne fait aucun doute, implique d'accepter l'homosexualité. Des discussions que m'offrent mes amis d'ici, c'est ce verdict qui tombe. Cette conception est à mon sens invalide : à la fois impériale - donc, égoïste - et démagogique – car adepte à l’extrapolation du droit fondamental. Ce qu’elle reproche donc à la concurrence, l’homosexualité le coince dans ses aisselles. Or, on peut bien aimer l'Homme, le respecter ou le côtoyer, sans souscrire à l'homosexualité. C'est mon cas.

 

Vous dire que la pénalisation de l'homosexualité au Sénégal  cadre de notre analyse m'agace   serait autre chose que la vérité.

 

De ma perspective, la pénalisation est l'outil à la disposition du droit sénégalais pour signifier sa désapprobation de l'homosexualité ; le droit étant lui-même l'outil le plus adéquat pour saisir la conscience collective de notre État. Ce n'est pas la mise en application de cette disposition qui m'intéresse, mais plutôt sa charge symbolique. La première information que nous recevons de cette pénalisation est que le Sénégal dit non à l'homosexualité. Et la réplique, légitime, qui s’invite est la suivante : au nom de quoi le Sénégal se permet-il de pénaliser l'homosexualité ? Voici ce qui constitue à ce jour ma réponse.

 

La République est une abstraction qui n'a de corps et d'esprit que dans la société qui l'érige. Sa primauté presque céleste est avant tout la formalisation d'un type d'organisation. La société sénégalaise a consigné dans sa République son identité. L’identité est le souffle de la République.  Elle s'inspire toujours de quelque chose, avant de devenir ce condensé de principes qui dicte la vie de la République. Le Sénégal ne s'en est jamais caché : l'inspiration de son Etat de droit a une très forte coloration - est d'essence ? - coutumière et religieuse. Les valeurs que défend le droit sénégalais sont facilement repérables dans les registres de ces derniers. Ceux-ci suggèrent un modèle de société communément articulé aussi bien autour du sexe des individus que de leur âge. Ce modèle n’a pas été objet d’une simple appropriation ; il est générateur d’une façon d’appréhender le monde, à la valeur d’une culture, au titre d’une philosophie. La conscience sénégalaise en est devenue une incarnation et ne voit pas la société autrement. Ce qui ne voudrait nullement prétendre, comprenons-nous bien, que tous les Sénégalais sont des religieux ou attachés à leurs valeurs coutumières. On tient à une valeur ; on ne lui obéit pas toujours ; on ne voudrait jamais la voir disparaître. Notre comportement a beau s’en éloigner, elle ne cesse d’être pour nous une vérité cardinale. Est-ce vraiment cela de l’hypocrisie ? Aussi, notre refus instinctif de l'homosexualité ne doit-il pas se contenter d’être un constat ; il est une explication. Passant pour irrationnel, il est pourtant raisonnable : aucune place n'étant aménageable pour l'homosexualité dans notre support à penser, notre constitution de la morale, on refoule tout ce qui ne sera jamais approuvé par ces moules. Évidemment, là où le vrai est simplement le rationnel, on pourrait crier au dogme en l’absence de toute possibilité discursive relative à une dualité de la sexualité. Ce qui n’est pas considéré tel  là où il importe de distinguer la foi de la société de sa raison –autrement, notre foi ne nous vient que de la raison. Le caractère sacré de la sexualité en terre sénégalaise est une astreinte consentie, comprise et primaire. La révérence à ces idées arrêtées cesse dès lors d’être une incapacité de discuter nos certitudes et signifie l’inopportunité de le faire. En réaction à ce choix, une chère amie* m’eut dit ceci : « L'amour entre les homosexuels est un sentiment d'une meilleure qualité que la valeur défendue dans une société ». Moi, je crois que l'intérêt que l'on porte à une valeur est aussi amour.

 

De plus, la défense de l’homosexualité sous-entend la sexualité comme une affaire privée. Ce qui ne convainc pas forcément dans notre cas sénégalais. L'intimité a-t-elle déjà existé dans ce pays ? J’ai entendu le politique se réclamer garant des bonnes mœurs. La chose, il va sans le dire, m’a paru drôle. Mais pas autant insensé. Elle révèle que l’État se réserve un droit de regard sur la conduite de ses Citoyens.  Ce qui n’est pas une banale attribution qui, je le crois bien, doit sa survie à l’étroit rapport même de l’individu sénégalais avec la société. L’hygiène de vie n’est pas laissée au libre arbitre de celui-ci. Il est fortement déterminé par la philosophie qui y prévaut. Et la gouvernance communautaire de cette société sénégalaise, avec les écueils qu’elle comporte et auxquels on peut remédier, est une authenticité. La communauté n’est pas un terme creux et a un rôle de police indéniable.  Elle a ses prescriptions, sa surveillance, ses attentes et ses sanctions auxquelles n’échappe personne. L’individu agit certes seul, mais engage sa parenté  particulièrement, et ses relations parfois. Ni accéder à la majorité ni élire son ménage n’empêche une extension du poids moral engendré par une conduite réprouvée qu’on aura commise. La sexualité fait partie de ces choses qui ne concernent pas les autres, mais les intéressent avec la plus grande ferveur, de la façon la plus usuelle. Un détail me conforte à croire que la sexualité n’a jamais été et n’est pas encore l’affaire d’une personne au Sénégal : le prestige dont jouit la virginité. (Re)vivons cette  nuit des noces, soirée de tous les enjeux. Une famille qui gage son honneur et une belle famille qui met à défi la responsabilité de son fils à travers ce couronnement de son choix. Le drap maculé du « sang neuf » est sorti de la chambre nuptiale, sous un tintamarre de réjouissance, par la bonne dame ayant assisté le couple – des cas de tricherie ne sont pas à exclure. Évidemment, la discrétion est aujourd’hui préférée à la rigidité de ce cérémonial. Pour autant, le monde extérieur au couple, aujourd’hui encore, ne demeure pas indifférent à cette attente sociale. Le couple «  défaillant » ne le soufflera à personne, ni ne s’en réjouira, quand bien même cela ne concernerait qu’eux deux…Ceci est un fait… dont l’appréciation, quant à elle, ne se prétend pas univoque.

 

Enfin, mon rejet de l’homosexualité reflète, de façon plus générale, la profonde anxiété qui m’habite au regard de ces grandes aventures humaines qui fusent. L’Homme sort du confinement ; expérimente l’autorégulation et se persuade d’être son propre maître. C’est là la grande révolution, à laquelle on doit servir. Elle peut toutefois s’enlaidir dans le zèle de ses propres supporteurs. La subversion contre l'ordre injuste semble nous mener à l'aversion de l'ordre tout court. Comme si le progressisme signifiait l’opposition d’hier ; rupture avec tout usage émanant de lui. Une remise en cause sans limite qui en appelle à des bouleversements presque intuitifs. La rengaine est concise et brute : c’est d’un « pourquoi pas ? » que tout part. S’ensuivent un coup de cul aux confessions religieuses, un saccage du mariage dont on raille la sacralité, un recyclage frénétique de l’ordre familial dans lequel l’éducation se découvre parfois amnésique, une diabolisation de la pudeur et un pullulement des concepts...Dans cette atmosphère où c’est notre tolérance qui est constamment sollicitée, la confusion nous étouffe.  Le changement devient un terme galvaniseur, imposé lorsqu’on ne ressent nullement son besoin ou ne voit sa raison d’être. Personne ne nous donne ce que nous réserve demain et veut qu’on s’embarque… Sans modération, la raison devient fanatique et donc s’abêtit. L’esprit zélé trouvera par exemple légitime de prononcer pareil argument: « l’homosexualité est parfaitement naturelle, 450 espèces animales sont concernées !**». C’est cela que je trouve dommage ; qu’on ait à recourir jusqu’au monde animal pour parler d’une condition humaine et l'écrive avec une exclamation. L’intelligence de notre espèce serait-elle en train de patauger dans la régression ?

 

L’argument zélé sus-évoqué appartient de surcroît à la gamme d’éléments dits rationnels mobilisés dans l’actualité sur l’homosexualité. Nait-on ou devient-on homosexuel ? Au cas où l’on le devient comme le conçoit le registre sénégalais, comment cela se passe-t-il ? Comment peut-on aider l’homosexuel à revenir de sa « déviance » ? L’absence de réponses à de telles questions explique mon abstention d’aborder la nature des sentiments et actes de l’homosexuel. Ni ce qu’ils lui procureraient ou feraient endurer. Elle me recommande surtout la compréhension, qui s’apparente sans maquillage à de l’empathie, une tolérance. La même que celle dont ont sans doute bénéficié, depuis toujours, les Goor-jigeen***, dans notre communauté. Ils se trouvent en son sein, y font leur monde, ont recours à la justice et assument leur différence. Une différence qui, toutefois, ne se retrouve nullement cautionnée. Ou, du moins, pour l’instant. Ainsi, nous retrouvons-nous dans une confrontation classique : une société sénégalaise qui estime qu’on abuse de sa tolérance et une homosexualité qui n’entend plus négocier sa légitimité. Je respecte la dernière cause, lui reconnais son droit de s’exprimer et me limite là.

 

Vous aurez compris que c'est là une révolution pour laquelle je ne suis pas prêt à verser ma sueur. Encore moins une goutte de mon encre.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

 


* Ton engagement me séduit, Clotilde R. Je l’encourage dans ma plus grande sincérité.

** L’internaute.com, La Rédaction, 06-05-13.

*** "Ces individus efféminés, réputés homosexuels, confidents des femmes, (…) avec des manières qui ne laissaient pas beaucoup de doutes sur leur orientation sexuelle …". M. Mbougar Sarr in « Opinion sur l’homosexualité au Sénégal ».

 

 

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