ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

De ma nièce à la Centrafrique

 

Photographie de Nicolas Guercin

 

On l'a baptisée Nafissatou. En famille, on l'appelait déjà Nafissa. Elle était ma nièce. Voilà tout ce que je puis vous dire à son propos. Je l'ai touchée une seule fois : c'était à l'aéroport, le jour de mon départ pour la France, quand elle était encore dans le ventre de ma sœur. Je lui avais alors murmuré ma hâte de revenir la porter sur mes épaules. Elle ne m'avait peut-être pas entendu, devant être en train de dormir ; il était deux heures du matin.

 

Elle naquit un trimestre plus tard, dans la treizième nuit du mois de Novembre. Depuis Octobre, je l'attendais, chaque jour plus impatiemment. L'impatience. A ces temps-là, elle percha au bout des coups de fil la déception. J'attendais de chaque appel qu'il m'annonçât la bonne nouvelle. Elle fut venue en ce Novembre, en ce treize novembre, dans la discrétion de la nuit, aux environs de vingt-trois heures.

 

Nafissatou, ma nièce. Elle ouvrait la nouvelle génération de notre famille. Ma mère devenait grand-mère. Mon père devenait grand-père. Mon grand-père devenait arrière-grand-père. Ma sœur devenait mère. Mon frère devenait oncle. Nafissatou nous avait tous promus.

 

Le jour où je vis Nafissatou. Ma sœur l'avait dans ses bras. Elle devait être en train de l'allaiter. Nafissatou était dans une couette. Fama m'apportait Nafissatou. Je savourai le regard tendre de ma mère sur elles. Enfin voici Nafissatou, bravo Fama. Elle berça ma nièce sous mes yeux. La rapprocha un peu plus de l'écran afin que je puisse mieux découvrir ses traits. Mais rien n'y fit, la connexion était assez lente. J'aurais quand même aperçu ma nièce. Et même l'entendue pleurer capricieusement.

 

Nafissatou était un surplus de fraîcheur en chacun de nous. Son père louait déjà sa bonne humeur. Son homonyme s'enorgueillissait de sa beauté. Mon père ne l'épargnait guère dans ses taquineries. Moi, je savais qu'elle existait dorénavant et appris à l'aimer sincèrement. Comme si elle n'était pas au fond une inconnue, ma nièce inconnue.

 

J'eus marché longuement ce samedi matin dans les allées du quatorzième arrondissement. A la recherche de l'inconnue. Une Nafissatou décédée à des milliers de kilomètres de moi. J'espérais la trouver quelque part dans ce monde vivant de Paris ; faisant la course avec le tramway ; posant dans la tranquillité d'une cafétéria ; ou flanquée à la sortie d'un tabac, le regard suppliant vaguement la pitance. Peu importe dans quelles conditions, je voulais juste voir une demoiselle de cinq mois qui m'eût dit qu'elle s'appelait Nafissatou ; qu'elle n'était pas décédée et avait juste déserté le Sénégal. Il est vrai, seule la mort peut court-circuiter de la sorte l'intelligence. Mon espoir était sot ; je l'admets.

 

Mystérieusement, l'expérience de la mort ne m'avait jamais aussi abattu. A mes douze ans, j'eus assisté un frère d'armes dans son agonie. Un bienveillant ami, il était. Récemment, on m'eut annoncé la fin de ma marraine. Puis celle de grand-père – lui qui m'avait donné rendez-vous à Orly exactement ce 30 Avril. Chacune d'elle m'éprouva, me chagrina, sans défaire ma sérénité. Mais pas celle de Nafissatou. J'ai pleuré cette fois-ci. J'ai sangloté. Je n'ai toujours rien compris.

 

Aimais-je ma nièce inconnue plus que mon grand-père, ma marraine, mon frère d'armes ? Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Je ne puis le dire, non pas que je ne l'ose pas. Une cardiopathie l'a emportée ; une autre a terrassé le dernier Ancien Combattant de notre lignée. Ma marraine, elle, fut ruinée par un mal dont j'ignore encore le nom. Khélil, le frère d'armes, succomba à une banale crise d'asthme au moment où nul ne s'y attendait. Je ne saurais donc dire qu'elle aurait souffert plus qu'eux. Ou que sa disparition m'est plus douloureuse. Ma réaction à la mort de Nafissatou ne trouverait pas aussi son explication dans l'effet de surprise. Certes, on m'eut caché sa maladie et son hospitalisation ; mais je ne savais pas davantage pour Khélil. Si elle devait se trouver en moi, je sais que je n'ai pas changé : ni plus fragile, ni plus émotif. Leur âge aussi non plus ne signifie rien ici : ils sont tous de classes différentes, mais chacun d'eux pourrait dire qu'il n'avait pas encore vécu le moment propice quand la mort surgit.

 

Pourquoi, donc, avoir sangloté, cette fois-ci ?

 

Peut-être parce qu'on ne déplore pas le mort, mais la vie sans lui. On déplore la peine des proches du défunt. On compatit à leur deuil. C'est sans doute cela ; la perte d'un être cher crée une souffrance à laquelle l'être cher lui-même ne prend pas part. Ceux aux yeux de qui cet être est le plus cher le pleurent ; ceux qui ne sont pas immédiatement concernés ne peuvent que compatir. Et ceux qui n'ont pas été au courant de son existence ne peuvent que témoigner d'une pudique indifférence, en attendant que la mort les apostrophe à leur tour. Personne donc n'y échappe.

 

Je crois que jusqu'au décès de Nafissatou, j'ai vécu la mort par procuration. Et n'ai réagi que par compassion, au sens de solidarité. Solidarité à l'égard de ma mère, de mes tantes et oncles qui venaient de perdre leur père. Solidarité à l'égard des enfants de ma marraine. Solidarité à l'égard des parents de Khélil. Ce ne fut point le cas avec Nafissatou : il m'a semblé avoir plus perdu que sa propre mère. Le jour où je leur portai l'amulette, je m'adressai à mes neveux et non aux enfants de mes sœurs. C'est pourquoi j'ai ressenti directement la perte de Nafissatou et me suis livré sans intercession, pour la première fois, à l'épreuve funèbre.

 

Ce samedi, dans les allées du quatorzième, j'eus questionné l'existence. Ce samedi, dans les allées du quatorzième, je me fus senti, pour la première fois de mon existence, seul dans l'univers. Ce samedi, dans les allées du quatorzième, je me fus senti plus proche de la douleur des autres... De celui qui traîne son cancer ou se débat du Sida. De celui qui a les sous, mais ne peut dissuader la mort. De celui qui voit la précarité lui décimer sa famille. De celui qui cohabite avec l'Ebola. De toutes les victimes perdues dans l'enfer centrafricain.

 

À l'aune de ma mélancolie, je m'imagine la somme de leurs souffrances. À l'aune de la valeur de chaque vie humaine, l'urgence de mettre un terme à une Afrique, un monde, où les hommes se tuent ou meurent pour un rien s'impose. À l'aune de l'idéal de la vie qui est de préserver la vie elle-même, je nous interdis de détourner le regard de ces contrées voisines où ce qui s'y passe menace la tranquillité de chaque Homme en général, de tout Africain en particulier.

 

Hier il m'est parvenu de la Centrafrique, l'image d'un groupe d'hommes massacrant à coups de briques un individu. Il était peut-être musulman. Ou chrétien. Pourquoi pas animiste. On le suppliciait en tout cas, pour un motif qui ne sera jamais défendable. Je me rappelai Nafissatou, décédée dans un doux berceau, entouré d'une famille. Et je revis le massacré :

 

C'était la mère d'un homme

C'était la sœur d'un homme

C'était l'ami d' un homme

Lui-même était un Homme.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

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