ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Ni miséreux, ni misérables

 

 

La réponse à la misère n’est pas la pitié. Je l’ai toujours su, même si je viens de le lire pour la première fois.

 

Ayant longuement scruté ce Journal d’un Pikinois Indigné, il m’a suffi de n’y extraire aucun atome de frustration et de haine pour identifier une personnalité en laquelle j’ai toujours eu le privilège de me ressourcer, celle de Hamidou Samba Ba. La misère est sa constante préoccupation ; c’est elle qui nous a unis. Elle l’a accueilli en ce monde, l’a bercé, l’a vu marcher, partir à l’école, réussir ses concours, collecter les distinctions, s’imposer… Ingrat donc ce Hamidou Samba BA, qui n’a jamais cessé de combattre cette compagne de longue date. En vérité, la misère n’a jamais été en lui une amie, mais un obstacle de taille devant qui le téméraire s’est juré de ne jamais plier. Tout de son parcours prouve qu’il a su se débrouiller. Je vous dis l’essentiel : il déteste ceux qui se lamentent.

 

Le Journal d’un Pikinois indigné n’est donc pas une nouvelle plainte, crachée à la figure du monde et à la conscience de ses dirigeants. Il ne défend personne ; ne sermonne sur rien et ne déguise pas plus. C’est le récit simple d’une vie banale qui contient toute l’histoire du monde. C’est le quotidien littéral de tout Pikinois, de chaque homme sinon. Hamidou Samba Ba dit ce qu’il voit. Hamidou Samba Ba est animé par ce qu’il voit. Hamidou Samba Ba donne vie à ce qu’il voit.

 

Son style laconique, voire lapidaire, tantôt décontracté, tantôt grave, traduit, au-delà de ses instincts taquins, la nonchalance d’une vie qu’il n’a connue que par procuration. Hamidou Samba Ba parle des autres ; ces autres qui ont compris la vie autrement  et qui pourtant sont si proches de lui. Qui osera dire qu’il a été simplement formaté à l’école, au moyen des livres au sujet desquels il se félicite de s’être goulûment nourri ? Comment pourrait-on voir en lui le portrait standard du Pikinois visiblement perdu entre débauche, labeur, désœuvrement, lassitude, espérance et  indifférence ? De toute évidence, aucun de ces deux profils n’est le sien. La nécessité lui est apparue en effet d’aller se fondre dans les siens ; les (res) sentir ; s’imprégner ; se vêtir d’eux : apprendre à les comprendre. Ce besoin de compréhension n’est né qu’avec le désir, l’urgence, d’agir incité et attisé par le choc des mondes. Hamidou Samba Ba, grâce à l’instruction, a posé le regard sur tout. Et ce qui fait l’essence de son intelligence, et par là toute sa légitimité, est qu’il désire le meilleur pour ceux qu’il aime ; ceux qui l’ont vu grandir. Le Journal d’un Pikinois indigné est de ce fait, seulement et hautement, un acte d’amour, lequel ne s’inscrit guère dans un égout de propagande encore moins de polémique ou de calomnie.

 

C’est pourquoi la subjectivité de l’auteur n’y concède aucune complaisance. C’est pourquoi la démission ou l’inutilité des hommes d’état et politiques semble brusquement flagrante. C’est pourquoi l’autocratie des entrepreneurs de morale s’affiche enfin suspecte. C’est pourquoi l’irresponsabilité et l’insouciance d’un nombre considérable d’adultes est accusable. C’est pourquoi on comprend enfin que la misère est une condition humaine, donc une réalité périssable. Cette radioscopie du Pikinois indigné est sans conteste constructiviste. Sans se prétendre prédicateur,  Hamidou Samba Ba suggère : « Éduquons-nous tous ».

 

Tous, car en effet, je répète avec l’auteur que la marche d’une société n’exclut et ne saurait se passer de la contribution pleine de toute génération, gent ou communauté. La répartition des statuts habituée à se référer faussement aux dispositions religieuses comme traditionnelles compromet en silence le destin commun, au prix de mille incohérences : des femmes dociles et entassées dans des foyers polygames sans ressources ; des enfants versés par tonnes dans les rues sur qui on charge des espoirs plus gros que leurs ventres ballonnés ; des filles qui se commercialisent et tombent parfois dans le mariage pour quelques cadeaux allant du sandwich au billet de banque ; des muscles qui agressent ; des poignées qui quémandent etc. Cela se voit à Pikine, dans ma Diourbel, au Sénégal, dans le monde, sans suffire de dire des concernés qu’ils sont sans morale. Hamidou Samba BA comprend que les valeurs puissent être en difficulté dans la précarité et même s’y défaire : il faut avoir les moyens de ses valeurs. C’est sa tolérance, pour ne dire patience, car il n’empêche qu’il ne cautionne guère une moralité du pauvre censée arrondir sa dignité. Il lui est clair que la résilience est la seule leçon honorable qui puisse profiter au pauvre. Faire le vautour, étaler sa misère devant les caméras, supplier, pleurer, envier, ne mérite d’aucun homme, d’aucun Etat, pour la simple raison qu’aucun d’eux ne servira absolument à rien. Pis, ils infirment le bonheur du pauvre.

 

Il n’a été constaté nulle part que ce Hamidou Samba Ba est malheureux. Tout ce qu’il nous a ouvertement  dit est qu’il déteste sa vie de pauvre, lui qui s’est  par ailleurs juré de mourir moins pauvre. Mais pourquoi donc ? N’allez pas croire qu’il est impressionné par les belles villas et voitures de ses aînés premiers pensionnaires de l’école de Pikine ; qu’il désire se trouver l’amour avec les liasses ou satisfaire autres volontés rétrogrades. Ce ne sera jamais cela. Hamidou Samba Ba est seulement de ceux à qui rien n’a été donné et qui, pour cela, ne vivent que pour une ambition : ridiculiser l’impossible. Challenger à vie, il sait qu’il mourra moins pauvre, car il a appris à se battre ; n’ayant de soutien qu’en la seule philosophie du travail. Et ce sera tout. Du reste, je n’aimerais pas connaître un Hamidou Samba Ba sevré du bruit matinal de ses tantes et voisines qu’il dit détester et se passionne de raconter. Je ne l’imagine pas loin du cercle d’amis qui se délectent de l’ataya dans une gîte d’infortune, des ragots d’Ali Kane Sarr et des commentaires des voyeurs d’amour ou encore des croyances et mysticismes populaires… Hamidou Samba Ba est Boubacar Diop, Sidy Cissé, Souleymane Ba, Cheikh Ba, « le doublon de tout Pikinois ». Et il ne doit pas cela au bien matériel. Laissez-moi donc avouer que cette misère dans le Journal d’un Pikinois indigné m’enchante.

 

Pikine, ville-foutoir réputée pour ses bagarreurs, commerçants, Guinéens, délinquants et lutteurs, peut se targuer d’être une localité mature. Par l’enfer des pénuries, la désinvolture des impuissances et les railleries essuyées, est née une prise de conscience de ses jeunes instruits qui tardait à éclore. Ce journal d’un Pikinois, pensé  sur lui et partagé au tiers-monde marque l’imminence de l’émergence dès lors que les jeunes, capables avant tout, identifient, revendiquent et assument les défis de leur société. En fermant là ce Journal d’un Pikinois indigné, j’ai la sérénité de proclamer la fin de la misère dans nos peuples. Il existe enfin une avant-garde intellectuelle qui refuse de se distinguer du peuple. Qui sait enfin que sa responsabilité est grande dans l’échec de chaque Citoyen. Qui sait enfin que le désir de reconnaissance n’a le droit de s’affirmer et ne se satisfait que dans le résultat.

 

Qui n’a pas retenu cela n’est pas encore indigné et doit impérativement relire Hamidou Samba BA. Il a tout dit, lui qui a su justifier l’existence du monde par la quête du mieux-être. Il n’est pas un misérable, lui qui sait qu’il n’a de bonheur que celui des siens et se bat à le concrétiser. Sans supercherie, s’il faut le préciser.

 

Saurions-nous seulement nous rendre compte de « tout le bonheur qu’il nous souhaite » ?

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

 

Ni miséreux, ni misérables
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