ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Né d'Ebola

 

Je sais ce que signifient quatre mille six cents morts

Je pense à chacun des milliers de foyers éplorés

J’ai alors honte de n’avoir rien à vous offrir

Que cette nouvelle écrite de mon cœur

 

*  *  *  *  *

 

Kundi réprima un juron.

 

Il l’avait peut-être lâché et personne n’avait pu l’entendre. A moins d’avoir des oreilles de diable. Il y avait ce tintamarre provoqué par la chute des bols dont certains avaient manqué de lui fissurer un membre. Et il y avait ce coq qui, par une pirouette de survie, s’était retrouvé à l’autre bord de la fenêtre, épiant le moindre mouvement de l’enfant essoufflé. Reviendra-t-il à la charge, dut se demander l’animal. Le face-à-face  se prolongea. Dans la fureur de Kundi, mille et une idées défilèrent. Il allait lapider sur la mince cervelle de l’animal un des bols à terre. Non, cela ne ferait pas mal, ce serait un canif qui finirait son envol dans le barbillon de l’animal, un bon menu du jour : ce sera cela, un bon coup de canif qui le fera frissonner comme possédé, à terre et en sang, avant de refroidir puis finir dans la marmite. Les yeux rivés sur  le coq, les jambes légèrement pliées, sa main gauche descendit le long de son corps raclant le sol de ses doigts pour les mettre sur le canif. Ça y est. Avec une mine de prédateur, il ferma les yeux, les poings et lança dans un cri guerrier l’arme qui alla se pointer là-bas, en face de l’animal. Quelque chose l’avait dévié de sa trajectoire. Le coq n’avait pas perdu son duel. Il demeurait narquois, intouché. L’enfant, lui, se releva et courut vers la sortie de la cuisine, aux traces de cet autre cri qui avait accompagné le sien, sans se soucier encore de son adversaire. Ses yeux révulsés firent un bref cliché de la cour de la maison. Elle était grande, propre et vide. Pauvre aussi. C’était sa mère.

 

Une gifle au rideau de la chambre parentale, et le voilà plus près, pour entendre de nouveau le gémissement.

 

Kundi s’approcha sur la pointe des pieds et tendrement appelait le nom de sa mère ; la cherchait. Ceux sont ses pieds qu’il toucha les premiers, froids et enflés. L’enfant caressa le corps de la jeune femme jusqu’à avoir ses joues entre ses petites mains. Elles étaient très humides. Un gémissement. Encore, un autre. Encore et encore. Kundi rebondit et courut vers la chambre de son oncle et de sa tante. Les y voyant qui prenaient leur petit-déjeuner sans vergogne, l’enfant sembla instantanément abattu. Le juron revenait dans sa tête, plus pressant. Comme pour lui échapper, pour ne pas le marmonner devant ces deux êtres à qui il doit respect et qui vraisemblablement  ne le méritaient pas, il ressortit de leur chambre, dans la même course. Kundi courait de toutes ses forces dans la rue. Ses courtes jambes effleuraient le sol. Il devait faire vite pour atteindre la menuiserie. Il devait faire vite pour avertir son père. Broma devait faire vite pour secourir sa femme.

 

— Ayta, mon amour, Ayta.

— Mama, Mama réponds à papa, ajouta l’enfant qui venait d’arriver à son tour.

 

Ayta gémit. C’est tout ce qu’elle pouvait faire. Broma qui était demeuré debout se pencha sur son fils qui manifestait désormais les effets de la panique.

 

— Mama va bien, mon grand.

— Mama pleure.

— De joie. C’est ton petit-frère qui doit être sur le chemin. Tu vas rester ici pour lui préparer la chambre et Mama et moi irons le prendre. D’accord ?

 

L’enfant ne répondit pas. Son père non plus ne l’attendait. Il étreignit sa femme puis, dans une énergie tout au moins inconsciente,  comme celle qui avait tout à l’heure porté Kundi, Broma sortit de sa chambre, de leur maison, le corps d’Ayta précieusement serré contre son buste. Et lui aussi, courut.

 

Ayta ne méritait pas de mourir. Ayta ne devra pas mourir. Ayta ne mourra pas. Chaque pas de Broma, depuis qu’il avait qu’il avait quitté la maison, depuis qu’il s’était fait éconduire de la clinique locale assaillie par ces vagues de mourants, depuis qu’il s’était jeté en direction de la gare routière dans l’espoir de parvenir à la ville, marquait les accents d’un tel serment. Ayta ne méritait pas de mourir. Ayta ne devra pas mourir. Ayta ne mourra pas. Ayta allaitera son enfant qui naîtra.

 

Le soleil de onze heures déversait sa bile sur le toit de zinc de la voiture. Même les fesses des jeunes hommes qui étaient assis dessus ne semblaient pas atténuer la chaleur. Deux parmi eux avaient cédé leurs places  au couple. Une petite altercation avait toutefois était nécessaire. Devant les réticences du chauffeur qui avait évoqué le surnombre qu’il avait jusqu’alors toléré, Broma s’était dit prêt à monter sur le toit avec sa femme dans les bras. Pourvu qu’ils atteignent la ville, n’avait-il cessé de répéter. Les deux jeunes hommes étaient alors persuadés de sa détermination ; ne se firent pas prier de sortir de leurs sièges. Ils avaient rejoint d’autres en haut et la voiture était repartie, depuis bientôt deux heures maintenant.

 

La campagne de Buntuti était mal desservie en tout. Il n y avait pas grand-chose sinon des hommes qui arrivaient à être heureux malgré l’inconfort. Il y avait aussi de l’herbe grasse qui s’allongeait d’année en année avec l’extinction des troupeaux. Les bêtes mouraient par dizaines en proie à des épidémies dévastatrices. Les hommes tourmentés de voir leurs ressources s’envoler de la sorte avaient tout fait pour les combattre sans relâche, jusqu’à être à leur tour persécutés…par Ebola. Satané de virus qu’on croyait anéanti à jamais qui fut là des années derrière avec une terreur ayant écorché la mémoire des  populations de Sowdianth et leurs voisins. Ebola en avait enterré trois centaines, torturés dans un bain de sang en ébullition dans la fièvre. Ebola ronge  dans la patience muable ses victimes, qui va du sursis à la sentence imminente, voire immédiate. Ebola tient sa faucheuse qu’il miroite au dessus de toutes les têtes avec la promesse qu’il ne tuera pas tous, mais beaucoup devront tomber. Mais qui sont-ce ? Ceux qui se montreront solidaires pour oser se saluer, se toucher ou pire, s’embrasser ? Ceux qui se prendront pieux pour laver des morts déjà morts mais pas moins capables de tuer ? Ceux qui, par serment ou conviction d’engagement, avaient juré de répondre à l’appel des atteints de plus en plus nombreux, même s’il requiert qu’ils entrent dans un équipement pas totalement garanti leur donnant eux aussi l’apparence de diables fraîchement bannis de l’enfer ? Ainsi était-il de retour, Ebola qui décimait les familles de Sowdianth, les familles de Sowdianth qui ne pensaient plus à leurs bêtes. Buntuti était vert de son herbe, courageux de ses hommes, pauvre de ses infrastructures. Sur son tronçon qui le conduit à la ville, la voiture avait dépassé le cap des deux heures et s’était subitement arrêtée. Une panne d’essence probablement.

 

Après avoir retiré avec une main tremblante la clef de sa voiture, Louka, le chauffeur, s’était projeté hors de celle-ci. A une distance raisonnable, il pointa l’index sur le couple qui avait pris les deux sièges à ses côtés.

 

— Sortez tous de ma voiture. Tenez votre argent, vidant ses poches des pièces qu’il avait collectées à l’embarquement des passagers. Cette femme-là qui grogne comme une truie a Ebola. Restez une seconde dans ma voiture et c’est au cimetière que je vous déposerai. Descendez.

— Nom de Dieu, ce n’est pas vrai. C’est ma femme.

— Nom de chien, vous voulez nous tuer aussi hein, rétorqua un homme de la deuxième rangée dont le poing resta suspendu en l’air.

— Ne les frappe (touche) pas. Ils ont Ebola, lui rappela sa voisine déjà sur ses pieds.

— Eih ! Vous tous hors de ma voiture j’ai dit, rechargea Louka qui avait cette fois-ci un gros bâton ramassé alentour. Allez tous au diable.

 

La voiture se vida dans un désordre puéril. Les passagers s’observaient, chacun voulant franchir la portière arrière sans être touché par les autres.  Finalement, c’est une bousculade qui se produisit et deux minutes à peine avaient suffi pour qu’on ne vît âme qui vive dans les parages. Devant, Broma ramassa, perdu, le corps de sa femme, devant un Louka qui n’avait pas bougé de sa position. La pauvre, saisie de peur, avait commencé à perdre les eaux. Elles suintaient des coudes de son mari qui en l’espace de quelques tierces avait fusillé de son regard le chauffeur. Louka esquiva la communication et se jeta dans sa voiture qui partit en trombe. Au milieu de la route déserte et ensoleillée, Ayta gémissait dans les bras de Broma.

 

Pousse Ayta mon amour tu es la plus forte

Délivre cet enfant qui est le nôtre

Ebola nous tuera mais il ne faudra pas

Qu’on meure avec un vivant dans ton ventre

Car notre amour a le miracle qu’Ebola

Comme l’hostilité n’ont pas

Pousse Ayta, je vois sa tête

Pousse Ayta

Pousse

 

Ayta, dans un effort inhumain, extirpa ce qui semblait être ses derniers mots.

 

Va t’en, laisse-moi

Mourir

Au cœur

De cette route

Comme une chienne

Car cet enfant que tu sauves

N’est pas le tien, mon amour

Son père le bâtard

Vient de partir avec sa voiture

L’enfant adultérin mourra

Avec sa mère infidèle

Va te réconcilier avec ta famille

Broma

Je ne mérite même pas la mort, tu sais

 

Pousse Ayta

pousse, reprit Broma qui, dans une voix brisée sans doute à l’image de son cœur, tenait avec une précaution appliquée la partie supérieure de l’enfant.

Pousse Ayta, pousse

Si tu pouvais voir

Comme le soleil sourit

Sur le visage du marmot

Il peut être le soleil d’un autre jour

Pousse

Le soleil brillera

Il est là.

 

Prosterné au dessus des jambes de la femme, Broma, le visage trempé, mordit le cordon ombilical. Il rompit. Par pudeur devant la mère qui le contemplait consternée, il ne cracha pas le sang qui lui tomba dans la bouche. Le soleil qui fut le seul témoin de ce qui venait de se passer se fit plus discret. Il était presque dix-sept heures à Buntuti.

 

Allongée au pied de l’arbre, Ayta versait de chaudes larmes en méditant sur sa vie de femme. Comment en était-elle arrivée à tromper un tel homme qui avait tout partagé avec elle jusqu’à Ebola? Quatre fois, elle faillit se lever et fuir pour se donner la mort. Mais cela s’avérait inutile : Ebola allait s’en charger dans quelques jours. De loin, elle aperçut Broma qui revenait le torse nu, sa chemise servant de couette au nouveau-né.  Il était parti lui donner son premier bain à un cours d’eau alentour. Au même moment arrivait, de l’autre côté de la route, une petite ambulance qui filait de son mieux. Ils se trouvèrent sous l’arbre et de l’ambulance descendit une sage-femme au col rose fourré dans l’effrayant équipement.

 

— J’arrive trop tard, apparemment.

— Que faîtes-vous là ? Êtes-vous là pour nous ?

— Un jeune  Monsieur, qui ne nous a même pas donné son nom, en se tournant vers le chauffeur ambulancier, nous a dit que vous étiez là. Il est chauffeur de minibus apparemment. Il est venu hurler à l’hôpital qu’il ressentait les premiers symptômes d’Ebola et avait dû se rabattre sur une femme sur le point d’accoucher afin d’évacuer sa voiture et protéger les passagers.

— Louka ? Louka est son nom, crièrent ensemble Broma et Ayta qui n’avaient pas besoin de confirmation.

— Je vous dis que je ne connais pas son nom. On m’a précipitée dans cette voiture pour venir assister une femme en pleine brousse, sous la pression d’un homme qui menaçait de s’i… si rien n’était fait.

— "Il faut aller sauver mon petit Bola", martelait-il, acquiesça le chauffeur ambulancier qui ne détacha pas son regard de l’enfant et donnait fort l’impression d’avoir compris quelque chose.

— Où est-il maintenant ? Où est Louka ? demanda Broma.

— Il doit être récupéré par nos services et mis en zone rouge si ses symptômes sont avérés. Et vous, ressentez-vous quelque chose de particulier comme un mal de tête ? Des muscles ? Êtes-vous fatigués ? Vous a-t-il touchés ? Vous devriez me suivre afin qu’on s’en assure et qu’on procède aux premiers soins de l’enfant. Le pauvre, je n’ose même pas imaginer les conditions de son accouchement…

— Nous-mêmes les ignorons, s’empressa de répliquer Broma qui ne voulait pas qu’on aborde ce registre.

— Et comment le baptiserez-vous, si vous y aviez déjà songé bien sûr et sans indiscrétion, s’enquit le chauffeur ambulancier, dans son air toujours réfléchi.

— On s’attendait à un deuxième garçon, mais on a une mignonne fille à la place. Ce qui ne change rien, ajouta Broma qui s’accroupit pour bercer l’enfant sous les yeux de la mère demeurée muette. Notre fille Ayta, Notre fille Ayta mon amour, S’appellera Bola.

 

Le visage de la femme tomba dans le creux de l’épaule de son mari. Ce dernier assez solide pour ne pas perdre l’équilibre lui baisa intensément le front. Puis doucement se releva, le corps minuscule de Bola dans le bras gauche et la main droite tendue à Ayta. S’assurant que sa femme pouvait bien marcher jusqu’à l’ambulance, Broma se retourna vers la sage-femme.

 

— Allons docteur, qu’on me rassure qu’Ebola n’emportera pas ma famille.

 

L’ambulance se racla la gorge. Derrière elle, le soleil se précipitait à l’ouest. La nuit ne se passera pas à Buntuti, aujourd’hui. Blotti dans un coin de la chambre parentale, Kundi attendait encore ses parents partis prendre son petit-frère.

 

 

 

  Paris les 18 et 19 Octobre 2014

 

 

 

 

 

 

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