ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Moi


 

Photographie de Ranjatiana A. Rakotondrabe

 

Il m’a fallu du temps, peut-être beaucoup de temps, pour apprendre qu’il ne faut pas avoir le temps de se plaindre. Chaque moment, de bonheur ou de douleur, est appelé à passer. Chaque moment quel qu’il soit doit nous laisser en mouvement. Sinon nous risquons de nous endormir sur les meilleurs ou d’être condamnés à endurer les moins bons. Quelle vie ennuyeuse aurions-nous si aucun projet ne nous résistait et si aucun effort il ne nous restait !

 

Ma propre vie m’effraie. Que puis-je bien faire ? Je ne sais pas. Quelles sont mes valeurs ? J’ai toujours voulu en avoir mais ne les connais pas. Quels sont mes torts ? Je voudrais toujours les assumer.

 

À ma famille je dois tout. De ce tout, quelques images me restent ; d’autres sont mortes ; certaines reviennent souvent. Qu’attend-elle de moi ? Mes parents qui m’ont beaucoup appris ne me l’ont jamais dit. Les voir s’occuper de nous avec une bonté si naturelle m’a gardé de cette question. Ils ne font que leur devoir, me suis-je souvent dit. Sans encore trouver quel est le mien à leur égard. L’idée de passer à côté de lui ôterait tout mérite à ma vie.  Elle me fait peur.

 

J’ai recueilli dans ma vie beaucoup de prières, de sourires, d’amitiés, d’encouragements, d’encadrements, de silences, de pardons, de colères. De la part de personnes étrangères à ma vie. De la part de personnes que je n’ai plus revues. De la part de personnes qui ne se sont plus désengagées de ma vie depuis qu’elles l’ont connue, malgré mes silences et mes absences. Qui suis-je pour mériter de telles faveurs ? Les méprisé-je en disant rien ? Sais-je seulement le nom de chacun, la place que je lui réserve, ce que je lui dois ? Soyons honnête : non. J’ai toujours préféré les relations humaines, mais distantes. Considérer la vie de chacun avec respect, mais jamais y entrer. Je veux qu’elle réussisse et me bats violemment contre tout accès de jalousie. Je veux que les gens sourient et tant mieux si je n’en sais pas plus. Je ne suis pas à l’aise à côté d’une personne triste, veux tout faire pour lui revoir son enthousiasme, mais évite de lui demander ce qui l’a ainsi rendue. Je me défends évidemment d’être superficiel. Les non-dits et l’instabilité humaine m’ont à jamais abandonné à la prudence.

 

Je veux aussi plaire, mais pas à tout prix. Je sais aussi bien tenir compte que me débarrasser du jugement des autres. Tout dépend de son bien-fondé ; jamais du nombre qui le porte. L’avis d’un marginal a chez moi une qualité que n’a pas une assemblée qui parle à mon absence. J’ai peur d’avoir été lâche. J’ai peur d’être un jour lâche. D’altérer ma souveraineté. Y échapperai-je ?

 

Il y a aussi ma citoyenneté. Je veux servir mon quartier, ma région, mon pays, mon continent et par là le monde. Comment mériter d’eux malgré toute ma volonté ? D’autres avant moi ont nourri ce devoir. Personne ne peut dire qu’ils l’ont achevé. Comment faire mieux qu’eux ? Je ne le sais pas encore. Pourtant Dieu Sait que je veux le temps marcher plus vite. Me confronter à ces défis de nos populations qui m’ont suivi partout au point où je ne sais plus les contours de ma propre vie. Aussi ne sais-je même pas à quand est ma mort.

 

En somme, la seule chose que je sais de moi est l’incertitude. En sera-t-il autrement ? En a-t-il d’ailleurs été autrement ? Là encore je dois avouer que non. J’ignore tout de l’avenir et veux beaucoup offrir. Mon seul espoir est que me voyant marcher sur le chemin de l’effort, il ait pitié de moi et me donne le courage de ne pas décevoir ma famille, mes amis, mon quartier, ma région, mon pays, mon continent, mon monde.

 

Et que tous soient tout au moins aussi heureux que moi.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye 

 

 

 

 

 

 

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