ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Les femmes de nos pères

 

Photographie de Nicolas Guercin

 

Je n’y peux rien, comme vous sans doute, le premier sentiment qui me traverse en pensant à nos mères a des accents de compassion, de désolation. Ma mémoire est garnie de ces images de femmes que ne semble pas irriter la soumission.  Je les vois par plusieurs dans le même foyer, se battant pour le même mari jusque dans la manière de l’appeler, de le saluer, de le flatter. Je les vois assises, les genoux plissés pour écouter les volontés de l’homme de la maison. Je les vois essuyer les injures de celui-ci furieux, souvent en public et beaucoup de fois au su de leurs progénitures. Quelle dignité peut sortir de telles épreuves indemne ? Aucune en effet.

 

Les femmes de nos pères n’ont pas en majorité reçu de scolarité. Elles ont été formées par des femmes pour devenir des femmes. Des épouses fidèles et obéissantes. Des belles-filles courtoises et généreuses. Des mères exemplaires et débrouillardes. Elles doivent être tout cela à la fois, peu importent les circonstances. Car une femme peut ne pas être acceptée de sa belle-famille.  Car une femme peut être ignorée au bénéfice d’une nouvelle coépouse. Car une femme peut être insultée à la place de son enfant « qu’elle a mal éduqué ». Comme elles doivent être tout cela à la fois, le silence doit aller avec. Ce sort qui leur est infligé – ni la religion ni la tradition ne dit de mal respecter sa femme – se transforme en destinée commune. Au point où dans l’imaginaire, la femme qui ne sait pas souffrir ces aléas n’est pas la bonne : devrait–on, parce qu’on se veut bonne femme, se rendre familière à l’injustice ?

 

Ce bâillonnement de nos mères n’est pas général, bien sûr. Je ne l’évoque pas non plus pour vilipender nos pères et encenser nos mères. Je sais que la systématisation d’une injustice cache toujours des réalités qu’il n’est peut-être pas permis à un jeune homme de mon âge de comprendre. Je conçois que nos pères aient pu penser que le rôle de la femme se limite à entretenir le foyer ; que certains d’entre eux n’aient jugé nécessaire d’avoir honte de battre leurs épouses ; que d’autres aient cru vraiment que la femme est être inférieur.  Je ne les blâme pas parce qu’ils sont des hommes de leur époque. Une époque que je renie point, mais que j’aurais tort d’idéaliser, de désirer telle qu’elle fut. L’expérience de nos pères est de notre héritage ; elle est une leçon. Il suffit de s’y pencher pour convenir que nos mères méritaient de meilleurs égards. Inférieures ? Nos mères ont quand même fait la joie de nos pères et partagé leurs tourments. Inférieures ? Nos mères se sont tout aussi investies dans l’éducation de la maisonnée et ont dû suppléer les pères démissionnaires. Inférieures ? Nos mères ont plus d’une fois défendu et sauvé l’honneur de nos pères. Est-ce parce qu’un tel fait ne pouvait plus être dissimulé que la gent masculine a été contrainte de contracter les concessions que nous savons aujourd’hui : admettre l’égalité des deux sexes ; ne plus s’opposer à la scolarisation des  filles ; le droit des femmes mariées à une vie professionnelle ; leur entrée dans la politique etc. ? Ces succès sont ceux de nos mères. Ils m’inspirent cette fierté qui vient toujours conjurer mon sentiment premier de compassion, de désolation.

 

Je respecte nos mères car elles n’ont cessé de congédier les injustices. Elles n’ont cessé de combattre pour améliorer leur statut dans la société. Certes leur combat fut long. Certes leur combat est interminable. Aujourd’hui la flamme est dans les mains de leurs filles ; de nos sœurs ; de nos femmes. On pourrait croire que les vents leur sont plus favorables qu’aux mères : les filles sont aujourd’hui aussi nombreuses – voire plus – que les garçons dans les salles de cours ; les lois fusent partout paritaires et l’émergence des libertés individuelles s’efforce de réduire les écarts. Pour autant, l’avenir de la femme dans nos sociétés ne me semble pas moins précaire ; et je ne sais pas si en voulant éviter le sort de nos mères, nos femmes ne se mettront pas à se séparer de ce qui faisait les valeurs des premières. Je m’explique :

 

D’abord, le marchandage d’une perspective professionnelle contre le mariage est une nouvelle forme d’expression des pesanteurs sociales. Nous ne finirons de compter les cursus inachevés, les carrières oubliées, pour aller répondre à l’appel du cœur et devenir des « femmes normales ». Je parle là de choix volontaires qui sous-tendent que l’autonomie et les ambitions sont moins valables qu’établir un ménage où forcément elles seront prises en charge. Sans penser à l’investissement de leurs parents et de l’État dans leur formation dont la moisson aurait pu être plus fructueuse si elle était arrivée à terme. Sans penser qu’elles compromettent ainsi la chance de voir un jour un nombre compétitif de femmes-cadres, capables de revendiquer de réels pouvoirs dans la société. Sans penser que renoncer à ce pourquoi on s’est battues toute la vie n’est pas forcément la meilleure façon d’entamer un mariage.

 

Ensuite, nous ne pouvons nous contenter de concessions légales et paritaires aussitôt contournées par les pouvoirs publics, aidés en cela par l’attitude même des femmes. Si les femmes sont les premières à s’exclure de la compétition politique ; si les femmes sont les premières à discréditer toute autre femme, arguant sans scrupules que les femmes sont incompétentes et jalouses ; si les femmes pensent que pour se réaliser elles ont forcément besoin d’une tutelle masculine ; alors vous m’excuserez de ne point en vouloir à qui resterait indifférent de quelque supplice qu’elles subissent. Toutes ces dispositions de bonne foi ne peuvent être abouties que lorsque les bénéficiaires en font leur propre affaire : sortez, mesdames, de vos timidités et prenez la parole ; elle est à tous. Il n’est pas là question de féminisme ou autre idéologisme, mais de droit, du seul droit, de bon droit.

 

Enfin, mon scepticisme sur l’avenir de la femme dans nos sociétés tient du fait que la conception matérielle de cet être n’a pas disparu ; et s’aggrave peut-être. Voir une quinzaine de femmes mariées à un seul homme est peut-être démodé, mais voir un pareil nombre adhérer dans ce jeu de séduction et de conquête autour du même homme ne l’est pas. Et les moyens pour affirmer sa féminité vont parfois plus loin. Offrir sa chasteté pour un rien ; exposer ses seins, son ventre et ses fesses comme si on avait point envie d’être vêtue ; se marier et se remarier au gré des fortunes sonnent parfois comme des évidences nouvelles. M’en voudriez-vous aujourd’hui si je vous demandais si toutes sont-elles dignes d’être mères ?

 

Évidemment, il serait grossier de ma part de trancher sur pareilles questions. Ce que je vous voudrais retenir est que le combat pour un statut convenable de la femme dans nos sociétés reste entier. Je ne le revendique pas de prime abord : je suis au mieux un fils, un frère, qui espère un jour être un époux, un père. Les femmes d’aujourd’hui doivent mieux vivre que celles de nos pères qui ont fini leur partition. Les facteurs déterminants dans notre société consistant en la formation, la qualification, la compétition et l’estime de soi, et que ces facteurs n’étant pas régis par les lois naturelles du genre, j’attends les femmes du monde entier, et africaines en particulier, de descendre dans l’arène et nous montrer leur juste valeur. Voyez, mesdames, comme certains hommes tremblent déjà. Moi en premier.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

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