ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Mon cher Patrice

 

 

J’entre dans un silence profond pour vous parler. Vous n’êtes pas tenu de vous montrer ; savoir que vous m’entendez me réjouit déjà. Je regretterais néanmoins de ne voir la blancheur sur vos cheveux qui, j’en suis sûr, comme celle de vos dents, offre à la vue un contraste harmonieux avec votre teint ébène. Les ans vous ont sans doute pâli vos traits et je me demande si vos membres fins tremblent à vos déplacements. Vous servez-vous d’une canne, mon vieux Patrice ?

 

Hier, dans l’agenda, correspondait à votre départ de la terre. Vous n’avez pas eu droit à ces cérémonies grandioses, où les discours seraient un brasier des émotions. Nul ne s’est non plus targué de votre assassinat, comme les Hommes aiment à le faire quand il s’agit de hauts faits. Il faut dire que, mon cher Patrice, le butin de vos meurtriers indignerait jusqu’au plus petit parmi les lâches. En entier ils n’ont reçu que l’opprobre, au point que votre nom ne leur inspire qu’embarras. On le censure dans les discours, l’éloigne des tribunaux, le confie au passé, car il ne doit point vous étonner que converser avec sa honte est une pratique exclusive aux Hommes de grandeur. Et avoir les fesses sur le plus beau trône, être engorgé de l’illusion de servir sa patrie quand on est un tyran ailleurs, diriger une Puissance mondiale, ne procurent pas forcément de la grandeur. Ils ne pouvaient plus vous voir mon cher Patrice ; ils vous ont alors destitué, puis ligoté, puis torturé, puis tué, puis découpé, puis incinéré…dans leurs litres d’acide. Que nous reste-t-il de vous, mon cher Patrice ?

 

Tout. Un crime même odieux ne peut ôter des mémoires le sursaut de l’Orateur qui eut défait la fourberie impériale : après avoir volé leur liberté, le naïf Prince exigeait des Congolais qu’ils leur restituent le mérite de leur combat. Vous avez dit non au bon moment : le roi Léopold tout comme ses voisins De Gaulle ou la reine Elisabeth n’ont donné l’Indépendance à personne : ils n’avaient pas ce pouvoir. Mon cher Patrice, merci d’avoir parlé ce jour-là.

 

Vous souvenez-vous de votre périple à la quête des mots et des moyens pour éviter le morcellement de votre Congo ? Sa taille ne vous a pas découragé et vous répéter pas plus, convaincu qu’il est du devoir du Politique de défendre son idéal sans renoncement. Vous souvenez-vous aussi de vos frères africains qui vous eurent promis leur solidarité, avant de fondre en  excuses ? Quoi, vous ne leur en voudrez pas… ? Ah… si votre sort leur avait suffi d’apprendre à se méfier de leurs partenaires et à savoir en tant qu’Africains prendre en charge les défis africains. Vous pensez que celui qui n’a pas honte de dire qu’il ne peut pas, jamais ne pourra. Moi aussi.

 

Mon cher Patrice, je n’avais pas encore eu l’occasion de vous le dire, votre dignité devant la mort est intrigante. Et déconcertante pour vos bourreaux. Ils vous ont insulté ; votre regard riait. Ils vous ont battu ; il restait droit. Au moment d’accomplir leur acte ignoble, ils vous ont détaché ; espérant que la fuite vous prendriez. Mon cher Patrice, ils n’ont jamais compris que vous avez toujours été plus grand qu’eux tous. Les millions d’anonymes qui eurent confiance en vous, ceux d’entre eux et de vos proches qui ont payé de leurs vies, me  chargent de vous dire, mon cher Patrice, que vous fûtes un Chef. Savez-vous, Monsieur, que je vous respecte ?

 

Je vous respecte trop pour plaindre votre sort. Je vous respecte trop pour appeler en votre nom à la haine contre quiconque. Je vous respecte trop pour vous dire que notre Jeunesse veut vous ressembler. Non Patrice, nous voulons être mieux que vous ; nous devons réussir mieux que vous. Donner une chair à ce qui fut votre vœu ; formuler notre vœu en legs à nos cadets. Pour cela, nous l’avons compris cher Patrice, il faut commencer par travailler sans répit, entreprendre des rêves réalisables et être obstinés à les réussir, et enfin, en tout temps, en tout lieu et en toute circonstance, rester nous-mêmes : c’est-à-dire Africains.

 

Mon cher Patrice, je ne vous fais aucune promesse. Je ne vous fais aucun serment. Si à cette conduite moi-même n'obéis pas, n’allez pas là-haut crier à la désillusion. Dites-vous seulement que je n’ai été qu’un inconséquent de plus. Soyez au moins là pour nous tous pour que cela n’arrive jamais.

 

Je vous embrasse Patrice.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

 

 

 

 

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