ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

L'humeur

 

Photographie de Collis

 

Il est ce soir où j’ai envie de ne rien faire, ne rien dire, ne rien entendre, ne rien penser ; où je suis détaché de moi. Je me sens étranger dans un vaste corps auquel je n’essaie d’intimer le moindre ordre, la moindre volonté, qui s’enfonce dans les douceurs du relâchement. Mes membres saisis de cette fatigue que le repos rend chronique se désintègrent, chacun devenant un foyer de crampes dues à un sang en perte de vitesse et des nerfs qui fulminent dès qu’il les touche. Je suis bien amorphe.

 

Hagard et impuissant, mon esprit, méprisé du sommeil, adossé à mon chevet, égrène les aventures qui s’effilochent à leurs naissances. J’entends d’une même voix les meilleurs et les pires moments de la journée, voix soufflée dans un haut-parleur d’ennui. Je vois les sourires qui finissent par s’éteindre parce que je n’identifie plus leurs propriétaires ; et l’embarras lui-même s’indigne que je ne m’enfuisse guère lors même qu’il jette son dévolu sur moi. J’avoue que je n’ai même pas les moyens de formuler à l’endroit de ce dernier une esquisse de ricanement dont mon cœur aurait sans doute envie pour railler sa colère. Je voyage dans le vide.

 

Par moments, quelques impétueux mots ou gestes surgissent de ces souvenirs marécageux me remplir la vue de boue. Ils sont laids et mal odorants ces mauvais messages qui pétrissent dans mon pouls quelques ferments de colère qu’à la seconde d’après je trouve absurdes. Absurdes sont ces emportements où le monde entier nous désenchante et on a juste envie de héler Dieu, qu’Il vienne ici nous dire les raisons l’ayant poussé à créer ce monde. C’est là encore un autre symptôme de mauvaise humeur.

 

Planté au milieu de ma chambre, lourd de mon propre corps, je suis comme ce taureau attaché au piquet, qui tristement attend le lendemain pour affronter la souplesse du couteau et le zèle des braises. J’entends le péril, le sol battant, venir à moi. Et parce qu’à cet instant-ci mon humeur n’est disposée qu’à ne rien faire, elle me suggère l’option suicidaire : rester couché, ne pas m’enfuir ; m’enfouir et me retordre dans les draps, n’en déplaise au sommeil qui, un moment, finira bien par me secourir. Quant à ce qu’il adviendra demain, elle le dit, elle n’en sait rien.

 

Entendant cela, je m’éjecte de ce lit en boudant sa tutelle et m’adressant à elle, la mauvaise humeur, je la convoque à mon bureau afin qu’on se parle, ou du moins, qu’on se batte. À coups d’encre, je l’exorcise animé de ma volonté frondeuse de lui montrer que je possède encore mon corps et suis toujours capable de creuser mon esprit. C’est seulement à ce prix que demain j’aurai une tête fendue d’un sourire.

 

Car, je le pense, la mauvaise humeur est seulement une perte de contrôle de soi. C’est l’expression d’une impuissance. C’est un mal qu’on a tendance à guérir avec la distraction ; remède qui ne me convainc que peu et est par ailleurs bien nommé. On ne se débarrasse pas de la sorte de ce qu'il sied de considérer tel un dérèglement. 

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

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