ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Éloge de mon Père

 

Photographie de JoEllen Moths

 

L’hommage que l’on rend à son Père ne saurait en rien, absolument rien, être le mérite du fils.

Le fils ne pourra accéder à ce mérite que si au terme de sa vie on pourra dire de lui qu’il a vécu comme son Père. 

 

Mon cher neveu, maintenant que vous êtes nommé, laissez-moi vous dire tout l’Homme dont vous portez le prénom. C’est mon Père, celui qui ne m’a jamais fait éprouver de la honte, celui que je n’ai point honte de dire qu’il m’est supérieur, celui dont je peux égrener les vertus sans l’inquiétude moindre d’être démenti.

 

Celui qui honore mon Père me rend son esclave, car il faut être illustre parmi les Hommes pour s’essayer dans le chemin qu’il a emprunté. Mon Père, cher neveu, est celui qui n’a jamais rien pour lui et veut tout pour sa famille. Il m’a tout partagé : son parfum, sa chambre, et quand j’ai grandi, il me réservait tout bel objet que lui valait la reconnaissance des gens. J’ai confisqué les chaussures de mon Père, il m’a rajouté sa ceinture. Je n’ai jamais eu la peine de demander à mon Père, car tout ce qu’il a, il me le donne, avant que je ne le fasse.

 

Mon cher neveu, quel humble Homme que mon Père, qui n’a jamais eu une grande fortune, mais à qui on ose s’adresser, parce qu’on sait qu’il a le cœur riche et que son concours ne déroge jamais au silence. Il n’a jamais élevé que ses enfants, alors que Dieu me préserve de croire que la Famille se limite au sang. Il n’a jamais eu de voiture, pourtant rentrait de Dakar tous les week-ends, pendant ses trente-deux années de services.

 

Mon Père, cher neveu, à la fin de sa carrière, est l’Adjudant-major que je n’échangerais jamais contre une armée de Maréchaux. Ni leurs étoiles ni leurs décorations ne valent pour moi le prestige de mon Père qui n’a jamais baissé la tête, qui n’a jamais calomnié, qui n’a jamais courtisé ; mon Père n’a jamais envié. L’amertume, chez mon Père, il la guérit par la piété, et Dieu sait que le vieux Bonhomme sait réciter peu de sourates. Les mêmes que je connais, soit dit en passant. Or on ne peut être que nourri de la foi lorsqu’on porte les maximes de vie qui sont siennes : travail, endurance et espérance. Ou encore, humilité, courtoisie et fermeté. La voix de mon Père ne change jamais quand il prie.

 

Son humour aussi n’a pas changé avec l’âge. Enfant, je l’entends encore répondre, avec complicité, à mes camarades qui l’appellent par tel ou tel surnom. Les femmes du quartier, et même ses amis, jusqu’aux plus timides, s’y mettent. Nombreux, cher neveu, ont mis du temps avant de connaître le prénom véritable de mon Père, celui que votre Père vous a fait l’honneur de porter dorénavant.

 

Si votre Père savait que mon estime, à eux mes beaux-frères offerte, déjà immense, prie de féconder et d’être plus dense ! S’il savait, ah ! dans quelle émotion là il m’interne ! Je me tais, mon neveu ; il faut que je me taise. Mais d’abord : que vous viviez longtemps, in shâ’ Allah, dans les bras de votre fratrie et de votre cousin. Puis, que vous viviez comme votre Homonyme que mes vingt-et-une vieilles années ne m’ont pas encore permis de saisir, encore moins d’être en mesure de passablement imiter.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

 

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