ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Madame Daba

 

Photographie de Steven Hylands

 

Madame Daba,

 

Ma main hésite.

 

J’ai envie de vous adresser un mot alors même que je doute qu’il serve à quelque chose, puisque vous n’allez pas le lire. Suis-je suffisamment sincère si je ne l’écris que maintenant, pour avoir sous mon nez laissé passer les occasions de vous le dire ou même de vous revoir après votre départ de notre Secrétariat Pédagogique ? Quelque chose dans moi m’accuse d’inattention à votre endroit et je ne puis donc prétendre d’en faire un hommage.

 

Je n’ai pas sur votre mémoire versé des larmes, Madame. Et cela, je dois aussi vous l’avouer, constitue une large part dans la motivation de ce texte. Je ne peux pas ne pas vous pleurer, Madame ; si je ne le fais, cela signifierait que je ne me porte pas bien. Chose qui d’emblée peut tenir du fait que vous nous avez été très utile Madame, en sacrée matrone de notre Programme. Vous nous avez assistés dans nos inscriptions, consolé certains dans vos bras et aiguillonné tous. C’était votre métier, sans doute, permettez-moi alors de vous féliciter d’avoir su l’exercer.

 

Mais, Madame, vous n’avez pas été que cela, une métisse géante flanquée derrière son bureau à réparer les ennuis scolaires. Qui, lorsqu’on la croisait dans les couloirs de Saint-Guillaume ou sur le boulevard Saint-Germain, nous serrait la main avec une énergie presque masculine. Vous étiez celle qu’on avait toujours envie de voir. Celle qui, en se levant pour vous saluer, la façon de vous nommer, le sourire qui ne languit jamais, vous donne l’impression qu’elle mime votre mère. On ne se sentait pas ridicule de répondre à la traditionnelle « Que puis-je faire pour vous ? » par un rassuré « Rien de particulier Madame, je passais juste vous saluer. » Ce vous faisait plaisir, Madame, et vous alliez jusqu’à nous proposer du café. Évidemment non, nous ne l’acceptions jamais : vos collègues étaient là et votre joie nous suffisait amplement. Au bout de quelques minutes, on vous disait au revoir, dans une conversation qui pour ma part, consistait à des volumes de sourire.

 

Les seuls mots de vous qui me reviennent (votre voix) sont ceux que vous avez prononcés le jour d’au revoir que vous méritiez fort. Ils étaient à peine audibles, puisque vous pleuriez d’émotion. Du reste, votre nom, votre visage, ma rencontre de vous, ne me renvoient qu’audit sourire, ô sourire qui délogeait sa propre fragilité pour hospitaliser la nôtre.

 

Madame, je me comprends mieux à présent. Vous étiez moins une personne physique qu’une idée, un symbole, la personnification d’une qualité que ne déteste personne. Or l’idée ne meurt jamais. Je visualise mal qu’on vous enterre. C’est pourquoi je n’ai désespéré de vous écrire ce mot qui n’est pas l’ultime rachat, l’adieu, mais cette porte-là qui mène à vous. Qu’à chaque fois que je me relise, je me retrouve face à vous. Qu’à chaque fois qu’un tiers lecteur le lise, qu’il découvre qui vous fûtes et s’en inspire.

 

Vous ne pouvez pas nous quitter, Madame. Un monde qui débarque les Hommes de votre carrure a de quoi effrayer. Je me réjouis que vous soyez encore là et peux regagner mon silence. Et si vous croyiez que l’ambition de ma main était de vous attendrir, fiez-vous au moins en ce que ce matin au téléphone une de mes amies a su mieux dire : « Tu sais quoi ! Daba, ce n’est pas la personne qu’on rencontre dans la rue et qu’on fait semblant de n’avoir pas vue. »

 

Reposez en paix, Madame.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

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