ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Lettre des désamours


 

Photographie de Getty Images

 

Mon Général,

 

Je ne vous fais pas confiance. Vos étoiles ne m’illuminent pas. Vous ne me plaisez pas. Vous ne me surprenez presque pas.

 

Vous avez encore déposé un régime. Inutilement, je pense. Quand on a exécuté la besogne de 1987, on n’a plus à faire ses preuves. On le savait déjà : pour être putschiste, vous êtes sans conteste le meilleur.

 

L’âge ne vous a pas assagi. Vous aimez bien les turbulences. Le danger ne vous semble jamais trop près. Les crises vous effleurent. Quand elles ont été trop fortes, elles vous ont seulement ralenti. De vos compagnons ont été sacrifiés, d’autres bannis et exilés, mais vous, vous Général, êtes resté, comme immuable.

 

Au moins à deux égards, vous agissez tel un demi-dieu. D’abord, la crainte que vous inspirez est d’autant plus grande que vous êtes discret. Taciturne. Froid. Timide même. Cependant, qui ne vous connait pas a, tout au moins, déjà entendu votre nom.

 

Je tiens là votre second attribut : votre puissance. Elle surpasse les protocoles. Il ne vous a jamais dérangé de rendre les honneurs à des ministres et autres officiers dont vous étiez à l’origine de la nomination. Ils n’étaient pas dupes et révéraient votre influence. Votre ambition a été faussement modeste : être « Homme Fort ». Vous avez compris, avant tous, que c’était-là la meilleure convoitise.

 

Me tenant à ce qui semble votre définition d’«Homme Fort », je serais injuste de ne pas admettre que vous en êtes un. Aujourd’hui, où vous mettez fin à la Transition dans votre Pays, en est une énième preuve. Admirez vous-même comment vous avez mené votre agenda!...

 

D’abord, vous placez votre poulain pour contenir l’insurrection d’octobre 2014. Celui-ci échappe à votre contrôle. En bon Général, vous gardez votre sang-froid, même quand on veut vous écarter des affaires. Ensuite, vous déstabilisez la gouvernance du poulain, avec des réclamations portées au nom de votre Corps que vous voudriez protéger de « l’acharnement révolutionnaire ». Des coups de force répétés contre Président et Premier ministre, saisissant chacune de leurs erreurs managériales; quelques rencontres sous le magistère des « Sages », et finalement… une prise d’otage en plein Conseil des ministres… Du silence… Un porte-parole : médecin et putschiste… à moins d’un mois des élections.

 

Et comme en 1987, mon Général, vous voici parmi ceux dont la miséricorde vient à la rescousse de la démocratie avec ces noms d’organes (Front Populaire et Conseil National pour la Démocratie) trop suspects pour être fiables.

 

Avouez-le, mon Général, si la démocratie était une langue, vous ne la parleriez jamais. Ils sont comiques, n’est-ce pas, ceux qui braient à longueur de journée autour de pareilles notions : institutions, transitions, élections… Ce que vous connaissez, vous, ceux sont les couvre-feux : papa, maman, tanty, morpion, tous au lit… à 19 heures. Et mieux vaut ne pas avoir à faire pipi. La belle ville, pour vous, c’est là où les chars font partie du décor ; les étuis sur tous les trottoirs. Les vrais moments, pour vous, c’est quand vous voyez les jeunes officiers « faire leurs preuves » devant leurs troupes, dans une ville atterrée que vous vous féliciterez d’avoir apaisée en quelques jours. Le sang des quelques morts (seulement ?) serait déjà essuyé ; de nouveaux dialogues ouverts ; de nouvelles têtes nommées, sur qui la population sera sommée de fonder de nouveaux espoirs… Mon Général, nous faire l’économie de pareils épisodes vous était-il si impossible ? Ah Général, vous avez raison, je suis trop jeune pour comprendre!...

 

Dans l’incertitude que vous avez créée, je doute cependant d’être le seul à ne pas savoir que vous dire. Certains de mes amis se remettent à Dieu. D’autres espèrent que vous serez l’Homme de la situation. Quant à moi, mon Général, je crains qu’il n’y ait plus sur terre un geste de grandeur à la hauteur de vos forfaits. Cette Transition interrompue restera de vos actes que je ne vous pardonnerai jamais. Je sais que cela vous est égal, mais ne m’est là point une raison de ne pas l’écrire.

 

Aussi se peut-il que ceux qui espèrent de vous aient raison sur moi : je le souhaite, pour l’amour du Burkina Faso. Cela, cependant, mon Général, ne suffira pas à concilier nos deux cœurs. Ce que j’ai ressenti dans le mien depuis hier n’est ni de la colère ni du désespoir, mais une certitude que je n’aime rien de toute votre œuvre guerrière.

 

Faites vite s’il vous plaît, et libérez-nous de vous.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

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