ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Brève indiscrétion sur l’amour

 

Photographie de Rakicevic Nenad 

 

Je ne crois pas être le plus qualifié pour parler d’amour. Je ne crois pas non plus que l’amour mérite tout le temps et l’attention qu’on lui consacre. Plus on en parle, moins on semble savoir de lui.

 

Des milliers de personnes se jurent l’amour pour l’éternité tous les jours. Des adolescents, aux quatre coins du globe, croient se découvrir des sentiments et s’échangent les premiers regards. Le bébé de la maternelle, lui aussi, rentre à la maison avec à la bouche le nom de la personne qui ferait battre son petit cœur. L’amour, c’est ce beau truc : sentiment réciproque de deux cœurs qui vont au même rythme ; éprouvent les mêmes joies et les mêmes peines ; aspirent au même futur ; puisqu’en vérité, ils ne font plus qu’un. Tout révère l’amour : les différences se subordonnent à lui ; la distance l’affermit ; et même les défauts de l’être aimé, lorsqu’on a la capacité de les percer, se confondent à ses qualités. Ce n’est pas par hasard qu’on rêve tous du grand amour.

 

Mais ne nous arrêtons pas à la parure de l’amour ; ayons le courage de l’étudier jusqu’aux orteils. On remarquera qu’il porte de laides blessures. Des époux qui se traînent devant le Juge. Des plus jeunes qui se sont tout promis, puis subitement, perdent leur passion de l’un pour l’autre. Des années de complicité qui se muent en une incompatibilité d’humeur fracassante. De beaux souvenirs qui se remplissent d’amertume. Le remords, pis, la haine, qui parvient à s’infiltrer dans certains cœurs. Le chagrin que l’être aimé ne valide pas notre sentiment ; ou qu’il ne s’en rende même pas compte. L’embarras de le lui révéler, ou l’angoisse que suscite sa réponse. L’amour, c’est peut-être aussi (le plus souvent ?) cet immense monde de déception.

 

Le constat de ces deux extrémités me mène à l’éternel questionnement : qu’est l’amour ? comment naît-il ? pourquoi aime-t-on ? est-il naturel de tomber amoureux ? peut-on vraiment tomber amoureux plus d’une fois ? l’amour peut-il cesser d’exister ? que faire quand on aime quelqu’un qui ne peut agréer notre sentiment ? peut-on faire l’effort d’aimer quelqu’un ?

 

Il revient, bien entendu, à chacun d’apporter à ces questions sa propre réponse, si réponse, il estime, il y a. Ce que je ferai, partiellement, par le biais de deux conventions que je n’encourage pas : le diktat des sentiments et le romantisme.

 

Je pense que la plus grande victoire de l’amour a été de nous amener à faire cette distinction entre les raisons du cœur et celles de l’esprit. Autrement, les sentiments ne relèvent pas de l’autorité de l’esprit. On les interroge à peine. On s’exécute à leurs moindres ordres au point où ils nous dépouillent de toute raison. On se déclare prêt à tout pour conquérir ou conserver le cœur de l’être aimé, pour lui plaire : on est volontiers esclave de cœur. Les inattentions de l’être aimé nous attristent ; le voir avec d’autres personnes nous convulse ; pourtant, on redouble de persévérance. Un jour, se dit-on, il finira par nous aimer. C’est là, à mon sens, la plus folle façon d’être amoureux. Le Poète1, dans son « Douleur amour », nous l’a dit :

 

C’est l’histoire des douleurs

Que de raconter l’amour

Quand tu l’aimes, elle ne t’aime pas

Quand tu l’aimes, elle ne te voit pas

C’est la mauvaise foi du néant

L’amour est mortel en ces jours

Quand elle t’aime tu ne l’aimes pas

Quand elle te voit, tu ne le ressens pas

L’amour est une douleur du jour

Et une insomnie dans la nuit

Tu trembles à son approche

Et ton empressement elle te le reproche

Ton inquiétude est du harcèlement pour elle

Tu ne seras jamais bien pour elle

Oublie alors ces filles

Prends ce qu’elles veulent bien te donner

Mais ne demande jamais plus

Ces filles sont des mirages et des bombes

À retardement

 

Je déplore, en effet, ces penchants romantiques qui servent de foi à de nombreux amoureux. Ils pleurent incessamment, se suicident parfois, pour l’amour d’une personne qui, pendant ce temps, jouit paisiblement de sa vie. Ce qui est une erreur très grave. L’amour, au-delà de l’idéalisme et des métaphores enjoliveuses, reste une affaire de deux cœurs qui décident de se joindre. On ne peut contraindre personne de nous aimer. Si une personne ne nous aime pas, simplement, il faut se débarrasser de l’amour qu’on lui voue. Et il vaut mieux demeurer solitaire plutôt que de s’engager avec une personne qui ne nous aime pas !

 

Aussi, cette jonction des cœurs n’est pas que l’œuvre d’une abstraite flamme ou de quelque attirance. Une pareille flamme s’éteint si deux volontés ne sont pas là pour la nourrir ; la mettre à l’abri de la pluie, des vents et de la tempête. L’absence de cette flamme est souvent évoquée pour éconduire un cœur prétendant ; et son extinction sert aussi à défaire des engagements. D’aucuns ont la flamme qui s’éteint et s’allume tellement vite qu’ils comptent des dizaines d’ex-amoureux dans leur vie. Une telle instabilité, disons-le, complique toute tentative de définir l’amour et dirige les concernés plus vers la lassitude qu’au bonheur.

 

Ma vérité est que, d’où qu’il vienne, peu importe la façon dont il naît, la seule vocation de l’amour est de rendre heureux. L’amour qui nous condamne à la souffrance ou menace notre vie est dangereux et à mettre à la poubelle. Nos sentiments, même murs, ne garantissent pas, seuls, l’accès à ce bonheur ; lequel, d’emblée, ne passe pas nécessairement par un être aimé qui ne partage pas notre sentiment. Je ne crois pas en l’unicité de l’être aimé. Les trésors de l’Humanité ne sont pas contenus en un seul Homme. Si un être aimé ne sait répondre à notre amour, un autre le fera à sa place.

 

Quant à celui-là qui répond à votre amour ou qui tient à le préserver, que vous aimez et qui vous aime, il vous revient, ensemble, de faire grandir, de soigner et de préserver votre amour. En ne se négligeant pas. En ne se trompant pas. En ne rompant pas. En ne se perdant pas. Car dans un monde de plus en plus brouillon, où on préfère chercher l’âme-sœur plutôt que de la trouver, le privilège d’avoir rencontré cet être n’est pas des moindres. Laissez-le partir pour un nouveau caprice du cœur, vous n’en souffrirez que davantage. Un amour lucide et durable n’est pas l’égal d’un amour enchanteur et volatile.

 

Aimez-vous, c'est ce qu'on vous demande. Est-ce si compliqué ?

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

 

1. BA, H.S. (2014). Testament poétique: Et quelques vues sur les couleurs de l'âme. Paris: Édilivre.

 

 

 

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