ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Le Goûteur

 à P. I. S, qui m’apprit l’existence dudit métier.

 

Ma mère avait beaucoup d’ambitions pour moi. Elle rêvait de me voir Sénateur, Député ou Ministre de la République, l’écharpe nationale vaillamment ceinte, le sourire fier et le ventre en forme. Elle ne devrait pas être très déçue, car ma fonction actuelle n’est pas très loin de cette vocation. J’ai mes entrées et sorties au Palais, d’une liberté dont ne jouissent pas nombre de ces cadres de la Nation. Je m’engouffre, moi aussi, dans leurs costumes ; m’étrangle avec leurs cravates et reçois, lorsque j’imite parfaitement l’allure de ces derniers, le salut des factionnaires.

 

Dans mon quartier, tout le monde est au courant que je travaille au Palais ; ce qui me vaut un prestige immense. Ma femme n’a plus honte de répondre à mon nom. On l’accueille et la présente aux assemblées où on l’invite désormais : « Saluez ici Madame NIAMAL ; son époux travaille au Palais de la République ». La formule est la même que celle sur les enveloppes de soutien que je reçois par dizaines : « À l’adresse de Monsieur NIAMAL, fonctionnaire au Palais présidentiel. Avec l’admiration profonde des Jeunes du quartier ».

 

Cette percée n’a échappé même à mon enfant de trois ans. Le futé, il a compris que son père est devenu quelqu’un d’important dans la Cité. Sa mère me rapporte qu’il crie mon nom à chaque fois qu’est diffusé le journal télévisé, lorsqu’apparait Son Excellence le Président de la République. Bien qu’il ne me voie pas, mon fils sait que son père travaille pour cet homme, et n’est donc pas loin.

 

En effet, je suis la semelle, l’ombre, la voix de Son Excellence, puisque je suis son ventre. On dit des conseillers de Son Excellence qu’ils sont influents ; or, moi Monsieur NIAMAL, je suis indispensable. Nulle journée durant laquelle mes services ne sont pas sollicités ; nul voyage auquel je ne prends pas part. On m’embarque avant les valises et les diplomates et, très souvent, avant même l’aide de camp de Son Excellence. C’est de jour en jour que j’ai pris conscience de cette phrase de mon recruteur, le Secrétaire général du Palais, me précisant mes tâches : « Vous avez une mission d’État. »

 

Aucune nourriture ne pénètre la bouche de Son Excellence qui n’ait d’abord été éprouvée par mon estomac. Entrée, résistance, dessert, goûter, dégustation ; café, boisson courante, crème, salade ou riz, dinde, cochon ou baleine, tout convainc d’abord mes lèvres, se frotte d’abord à mes dents et subit le premier métabolisme dans mes organes. Mes narines sont les premières à être ointes par l’odeur des mets ; et ma gorge, la première à témoigner, par le volume d’un rot, de la qualité de ceux-ci. Voilà en quoi consiste mon travail, lequel se complique lorsqu’on est au service d’un Président comme le mien qui mange sans heures ni préférences.

 

Les esprits peu avertis se trompent naturellement lorsqu’ils apprécient mon métier. Ils sont semblables à certains membres du personnel du Palais. Ils me détestent presque et n’hésitent pas à s’indigner qu’on puisse accorder salaire à quelqu’un pour manger : « Le privilège de toucher la nourriture du Président est amplement suffisant. En plus, soyons francs, où aurais-tu eu l’occasion, dans ta campagne perdue d’origine, de goûter à des patates à la robe cavalière, des chenilles frites au camembert, ou du couscous rincé au lait de dromadaire ? »

 

Si Monsieur le Secrétaire général du Palais écoutait ces bouches insipides, j’aurais été licencié depuis fort longtemps. Lui, heureusement, en Homme intelligent de son rang, se réfère aux preuves que j’ai fournies de ma compétence. Combien de fois n’est-il pas venu, lors d’une journée de constipation ou d’un soir de diarrhée, pour louer « la réactivité de [mon] estomac qui a décelé un mets douteux et ainsi permis de préserver la santé de Son Excellence » ?

 

La chaleur des félicitations de ce supérieur oublie de me faire honte et arrive, souvent,  à me faire aimer mon métier. Je me crois même redevable de dévouement à une telle personne qui, pourtant, me fait comprendre que ma vie compte moins que celle de Son Excellence. On ne me fait pas goûter les plats de ce dernier pour me rendre gras, mais bien pour que je prenne à sa place la mort qui aurait été servie dans ceux-ci. Chaque gorgée, chaque cuillerée, est une ration de cette mort éventuelle.

 

Métier donc des plus faciles à accomplir, mais, assurément, métier de tous les risques. Ce qui rend légitime mon salaire obtenu au retour d’un rendez-vous manqué avec la mort. Je voudrais, néanmoins, revêtir ce salaire d’une étoffe de gloire qui dépasse celle du sujet d’expérience. Un idéal comme celui du Soldat qui expose sa vie moyennant salaire, mais avec la conviction qu’il mourra d’une belle mort en protégeant sa Patrie ; comme le Garde du corps qui préfère prendre la mort à la place de son protégé qu’il admire autant qu’il l’estime plus utile, dans l’intérêt général, que sa propre personne.

 

Cet idéal, hélas, Son Excellence ne me l’offre guère. Lorsqu’il mange, il ne me semble pas chercher l’énergie nécessaire à l’accomplissement de ses missions nationales, mais plutôt assouvir son appétit démesuré. La preuve, dès qu’il finit de manger, il est somnolent et ne retrouve son enthousiasme qu’au prochain repas. Rien ne s’épanouit dans ce Pays sauf son embonpoint. Je resterai donc un simple sujet d’expérience jusqu’à ce que celui à qui sont destinés les mets que je goûte ait à peine le temps de les avaler tant il serait occupé à résoudre les difficultés de ses Compatriotes.

 

Là, seulement là, pourrai-je éprouver quelque honneur véritable dans ma fonction puisque je serai assuré que je ne mourrai pas à vil prix, en sauvant un gourmand qui continuerait à se gaver.

 

 

 

Oslo, 24 Janvier 2016

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