ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Nation en berne

 

Photographie de Slon Pics

 

Dans quelques heures, sur les routes nationales à travers le Pays, les fanfares retentiront. Civils et Soldats offriront une parade impeccable avant de laisser la place à l’exhibition des engins de combats de nos Forces de défense. Notre patriotisme retrouvera un peu de vigueur d’autant plus que des bouches officielles sortiront les exclamations sur les pages somptueuses de notre Histoire, les félicitations pour tout ce que nous avons réalisé à ce jour et surtout les promesses d’un lendemain qui ne nous refusera rien de beau. Dans quelques heures, nous nous évaderons momentanément de notre quotidienneté et nous sentirons, plus que d’habitude, comme une grande Nation, sans précaution ni scrupule sur l’usage d’une telle expression. Dans quelques heures, on désignera le succès de cette édition de fête d’Indépendance comme étant sans précèdent et se mettra à attendre une prochaine…

 

On ne nous expliquera pas comment dans une grande Nation on peut retrouver une classe politique comme la nôtre, millionnaires et milliardaires selon les humeurs, dans un « Pays Pauvre Très Endetté », et qui se défendent tous d’être des voleurs tout en n'étant jamais capables de justifier clairement l’origine de leurs fortunes respectives. Les uns parlent de « faveurs reçues » ; les autres se prévalent d’anciens salaires obtenus dans les organisations internationales ; quand les derniers arrivés au pillage, bons suiveurs aux bedaines déjà exorbitantes, eux, font appel « aux bons offices rendus à la Nation à travers leur militantisme ». Ils sont riches, insolemment riches, et trouvent cela tout à fait normal. Pourtant, les services qu’ils nous rendent, sans être ingrat à leur égard, sont généralement médiocres. Disputes, bagarres, proférations d’injures à longueur de journée confinent le débat public dans des règlements de comptes, des querelles de positionnements et de statuts ou de simples provocations. Chacun tient l’autre en respect en le menaçant d’un retentissant « déballage », cette sinistre séquence de révélations sur les uns et les autres, compromettantes et malsaines, qui mettent en lambeaux le manteau de l’Homme public et érode le socle moral de notre Nation.

 

Nul ne jugera, en effet, opportun de nous expliquer pourquoi une grande Nation telle la nôtre tergiverse sur ses valeurs, avec un caractère qui dépérit. Les valeurs sociales se dilatent au point d’être nocives : on ne sait plus bien nous dire la vérité et passe notre temps à nous flatter à cause du « rafettal wax » ; le couvert du « suturë » est en tout sollicité, créant une inflation de l’irresponsabilité ; et le « jàppalante » est de moins en moins une salutaire entraide puisqu’on veut l’appliquer même sur les terrains du vice. Pas plus ne nous dira-t-on pas comment il se fait que dans une grande Nation, se revendiquant croyante presque dans sa totalité, nous arrivions à nous salir avec les envies, les jalousies, les persécutions mystiques, et placions nos espoirs, non sur notre foi et notre sueur, mais sur des fétiches qu’on va chercher jusqu’à exhumer nos Morts. Dites-moi, quelle grande Nation serait fière de sa démocratie parce qu’elle sait seulement organiser des élections et consultations de dernière minute…émaillées de « moindres violences » et au cours desquelles on n’aura pas eu honte de vendre et d’acheter des voix. N’est-ce pas qu’une grande Nation, celle qui a du caractère, ne craint pas d’affirmer ses choix de vie ? Pourquoi alors la nôtre peine-t-elle à signifier à ses « partenaires historiques » et leurs ONG que dans notre société les liens du mariage unissent exclusivement une femme et un homme et que ceux-ci constituent le fondement de la Famille que nous n’avons ni la raison, ni la volonté, ni l’autorisation de modifier ?

 

Enfin, nul ne s’agacera qu’une grande Nation soit incapable d’offrir quelque bien-être à sa Population. La nôtre compte chaque jour plus de Mendiants alors que les Gouvernants et leurs Docteurs d’États et Professeurs émérites, ne jurant que sur les statistiques hautement discutables d’organisations internationales, nous parlent d’une économie en bonne santé. Comment cela se peut-il lorsque notre Nation se nourrit d’exportations, même s’agissant des denrées de première nécessité ? L’agriculture, pourtant, occuperait le tiers de la Population active. À ses acteurs, en guise de politiques, on distribue ponctuellement semences et pesticides ; ajoute une maigre pièce au prix d’achat de leurs récoltes. Et quand rien ne marche comme prévu, ce qui est très souvent le cas, il reste le mauvais hivernage à blâmer… Le même dénuement sévit dans les hôpitaux, dispensaires et centres de santé improvisés où s’entassent nos Malades qui, contrairement à ceux d’en haut, n’ont pas accès aux voyages médicaux à l’étranger pris en charge par le contribuable national. À défaut de rassembler les prix d’une consultation ou d’une ordonnance, le Citoyen devra patienter que de bonnes volontés viennent organiser une journée de consultation ou de distribution gratuite de médicaments ; ou que soit élargie la couverture maladie… Patience sera aussi la prescription à l’Apprenant de notre Nation qui assiste aux tiraillements rituels entre Syndicats et Gouvernement jurant toujours se soucier de l’intérêt du premier qui, pendant ce temps, a l’intellect refroidi, voire creux, et est sans perspectives. Les seconds, sans gêne, continueront néanmoins à lui réciter qu’il est l’espoir de demain.

 

Notre conduite et nos performances actuelles, sous l’effet de n’importe quel zèle, ne nous autorisent pas de nous qualifier de grande Nation. Pour nous hisser à ce statut, il nous faut consommer la bonne chair de nos valeurs et nous réconcilier avec nous-mêmes; faire du travail notre seule force ; et exiger de nos Politiques — ainsi que de leurs Intellectuels de service — qu’ils renoncent à leur opulence, réduisent les colloques et séminaires, quittent les plateaux de télévision, desserrent les cravates et nous rejoignent pour qu’ensemble nous redressions le buste d’un Sénégal qui ne doit jamais cesser de redouter la honte. Un Sénégal qui ne soit pas vu par ses Filles et Fils comme un gâteau sur lequel se ruer munis de couverts, mais comme un vaste champ à labourer qui mérite que nous lui consacrions notre savoir et notre savoir-faire dans le dévouement le plus absolu. Parce que nous l’aimons et que cela doit être aisé à vérifier.

 

Point de délai pour entamer ce travail de réforme et d’excellence, à exercer sur soi-même jusqu’à parvenir au plus éloigné de ses Compatriotes.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

 

 

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