ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Profil de l'Homme d'Etat

 

On se réfère souvent à l'Homme d'État, figure aux antipodes de la mal-gouvernance, antithèse du petit politicien carriériste.  Mais qui est-il au fond ? Quelles sont les qualités qui le distinguent et comment le devenir ? C'est son profil que j'ai essayé de dresser dans ce texte.

 

Nous nous accordons à dire que la mauvaise gouvernance est essentiellement ce dont souffre, avec de nombreuses parties du globe, l'Afrique. Les Hommes nous gouvernant ne semblent pas à la hauteur des défis qui sont les nôtres; laissent nos sorts pénibles, quand ils ne l'empirent simplement pas. Nourrir des espoirs dans l'Homme qui gouverne, exprimer des attentes à son endroit, est pourtant ce qu'il y a de plus légitime. On l'a mis à sa place, prérogatives à la main, afin qu'il soit source de bien-être collectif.

Certains ont su tenir ce rôle avec brio, amenant leurs Nations à des sommets où elles n'osaient s'imaginer, passant à la postérité avec des éloges ne traduisant que la reconnaissance dont ils ont, à juste titre, droit. Fondateurs, artisans, bâtisseurs, réfomateurs, ils sont souvent baptisés. Le succès de ces brillantes figures est tout sauf le fait du hasard. Elles ont eu quelque chose de plus que leurs successeurs et homologues médiocres. Une synthèse de leurs qualités permet de dresser un profil de l'Homme d'État : rappel pour le politique en activité, repère pour l'aspirant.

Amoureux : Tous les politiques se disent amoureux de leurs Pays. C'est en soi un signe de l'importance de ce critère. Cependant, ce dernier est difficilement mesurable. Ce n'est pas tous les jours que nous avons la possibilité d'affirmer que tel n'est pas sincère dans sa déclaration d'amour; au plus, on ne peut qu'en douter. L'Homme d'État doit, néanmoins, éprouver un ardent amour vis-à-vis de son Pays. Une singularité le lie à ce dernier qui ne peut pas être à ses yeux comme n'importe quel autre Pays. Le choix de vivre dans son Pays ou dans un autre ne peut pas le laisser indifférent. Ses liens à son Pays, affectifs et historiques, sont tels qu'il a la juste impression qu'il n'aurait pu naître ailleurs. C'est cet amour qui fait que l'Homme d'État a une haute estime de son Pays; c'est lui qui le retiendra de faire subir des exactions à ses Compatriotes; c'est lui qui le fera dénoncer leurs travers, sans jamais dire qu'il a honte d'être des leurs.

Juste : C'est le critère le plus déterminant. À son absence, toute la société tombe malade. L'Homme d'État est le garant de l'intérêt général. Chaque sou qu'il glisse dans sa poche; chaque tort d'un proche qu'il laisse impuni; chaque complaisance dont il est victime; le rend coupable de tous les maux. Se soumettre et faire valoir un régime de droit sous lequel il n'existe pas d'intouchable est le défi le plus difficile. C'est pourquoi le temps n'efface pas le nom de l'Homme d'État qui le relève, car, par essence, l'Homme est épris de justice, même n'agissant pas toujours dans son sens. Ne jamais entrer dans l'arène politique tant qu'on n'a pas aiguisé son sens de la justice, car on augmenterait les malheurs.

Rassembleur : L'Homme d'État qui divise est pareil au médicament qui tue. Garantir la paix et l'unité est l'une de ses missions principales. La perspective des conflits ou des secessions est ce qui doit le plus l'effrayer.  Distiller la haine le déshonore; marginaliser une communauté de personnes lui donne tort; faire du sectarisme le rend petit. L'Homme d'État n'a à être l'avocat d'aucune obédience, d'aucune confession ou confrérie : il représente la Nation; c'est déjà assez.

Digne : Un Homme d'État doit être digne dans son comportement comme dans son action. En tant que représentant de son Peuple, il ne peut lui être pardonné de jouer au petit valet devant les représentants d'un autre Peuple, de n'importe quel autre Peuple. Rien dans ses mots, dans son regard ou dans son image ne doit traduire de la servilité.  Digne, il doit également être vis-à-vis de son travail, de ses résultats et de toutes les faveurs dont il jouit. La nonchalance ne doit jamais s'emparer de lui, car il doit mériter son salaire. Jamais il ne doit hésiter de rendre le tablier, quand il commet une faute grave ou constate que le travail qu'on lui a confié n'a guère progressé. L'Homme d'État ne court jamais derrière les postes.

Orateur : L'Homme d'État doit savoir parler. Il doit savoir quand parler, de quoi parler et à qui il parle. Savoir parler ne signifie pas réaliser des envolées lyriques ou démagogiques, mais savoir se faire écouter et être félicité pour le contenu de son propos. Il doit également utiliser ses mots avec parcimonie, car il est indécent pour une autorité d'ouvrir la bouche au moindre bruit. La parole publique n'est pas n'importe laquelle; elle ne doit pas être rare, mais doit être attendue. Étudier ses interlocuteurs est également un préalable, afin de connaître leurs attentes, leurs codes et leurs états d'esprit. Cela permet d'éviter les incompréhensions et, parfois, les humiliations.

Ferme : L'Homme d'État doit être ferme, pas renfermé. Les décisions qu'il prend ou les promesses qu'il tient ne doivent pas être sans suite. Ses paroles et gestes doivent valoir quelque chose. S'ils sont pris pour du divertissement ou du mensonge, cela signifie qu'il n'a plus d'autorité et peut aller faire autre chose, s'il tient à être utile. Mais sa fermeté ne doit pas l'enfermer dans l'aveuglement, dans les murs de ses seules ou premières idées. Il doit toujours laisser une porte ouverte pour les nouvelles idées, même si elles viennent des camps opposants. L'Homme d'État sait qu'il n'a pas à avoir honte de la belle idée de l'autre, car tout ce qui l'intéresse, lui, c'est l'excellence. Tant mieux si, par un autre, il peut améliorer ses vues, se rendre plus parfait.

Sobre : L'Homme d'État doit surveiller ses goûts. L'amour de l'argent et des mondanités le desservent. Il est plus que préférable qu'il s'en éloigne. Le premier risque de lui faire piller les caisses de l'État (donc sacrifier son Pays) tandis que les secondes risquent de le déconcentrer, en le noyant dans une vie dissolue où sont oubliées les préoccupations des Populations. Il est, par ailleurs, très désolant que de voir un politique s'embourber dans des frasques de sexe, d'ivresse ou de bling-bling. L'illusion pour l'Homme d'État est de se prendre pour un Citoyen ordinaire : on sera toujours plus exigeant envers lui.

Audacieux : L'Homme d'État n'étant pas qu'un exécutant, il doit être source permanente d'initiatives. Il ne doit jamais s'arrêter devant les réalités compliquées et se justifier d'un « j'aurais essayé... » ou d'un « c'est ainsi fait... ». La complexité le défie et il doit lui prouver qu'il mérite son poste. L'audace dans les orientations gomme les hésitations et fait bouger les lignes dans la plus grande surprise. Il ne s'agit pas d'être un déréglé téméraire, mais un visionnaire qui n'a pas peur de franchir de nouveaux horizons. C'est l'audace qui le pousse à réfléchir; l'audace de croire que d'autres voies existent. L'Homme d'État est donc un élan, une impulsion : pas de la stagnation.

Endurant : Les affaires publiques sont, par excellence, le domaine de l'ingratitude. Il peut prendre du temps avant que son travail ne donne des fruits. Là, l'Homme d'État ne doit pas s'attendre à être encouragé; les Peuples ayant l'habitude d'exiger une satisfaction immédiate de leurs besoins. Il risque de faire les frais des blâmes, des dénigrements et parfois de fortes violences. La force psychologique doit être de son côté : qu'il persévère, dans l'attente de l'achèvement de son oeuvre. Le Peuple le remerciera, même si c'est bien après son départ. La grandeur de certains Hommes d'État se révèle bien plus tard, mais est toujours saluée.

Accessible : Ce critère est souvent négligé, mais est également d'une importance capitale. L'Homme d'État a besoin d'être au contact de son Peuple, de le côtoyer au quotidien, de partager ses émotions et ses habitudes, de leur dire qu'il est là. Les Peuples ont besoin de leur présence, pour se rassurer ou pour se rendre compte de la communauté de leur destin. Que l'Homme d'État sache donc descendre sur le terrain, malgré son emploi du temps, car on ne gouverne pas un Pays en lisant des notes ou en seulement donnant des instructions.

Telles sont les qualités me paraissant indispensables pour faire un parfait Homme d'État. Toutes peuvent-elles se retrouver en une seule personnalité ? C'est assez rare. Il n'empêche, j'ai bon espoir que la personne s'efforçant, constamment, d'incarner chacune de ces valeurs sera nécessairement différente; aura la bonne posture; fera moins d'erreurs. Il importe de se former pour acquérir chacune d'elles, avant de proclamer sa prétention de guider la destinée d'un Pays.





                                                                                                             Diourbel, 12/05/2017.

 

Image : Google Image

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