ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Jongama

 

Ce texte s’adresse à ceux et celles qui pensent qu’être femme est une affaire de corps, d’odeurs, de vêtements et de manières ; à celles qui se martyrisent, nous tympanisant au passage, pour se faire appeler Jongama, belles femmes. L’ambition d’une femme ne doit-elle pas dépasser l’expression de sa seule féminité ? 

 

La beauté d'une femme est loin d'être ce qu'il y a de plus riche en elle; ce qu'il y a de plus important au monde.

 

Alima était devenue une dame comme des hommes de ce pays l’aiment bien. Courbes bien dessinées et légèrement engraissées, odeur chatouillante, la jovialité coquine et les tenues pas toujours innocentes. Elle avait acquis une promotion dans l’estime des premiers qui  venaient désormais se jeter à ses pieds pour adorer sa beauté. Elle avait enfin droit à leur attention et ne boudait aucun de leurs compliments, du plus pudique au plus pervers. 

 

Alima aimait être regardée, contemplée, dévêtue et dévorée des yeux. Pour s’offrir à la vue et attiser l’apparent désir coagulé autour de sa silhouette, elle faisait assidûment le tour du quartier, aux heures où elle espérait rencontrer le maximum d’hommes afin d’être interpelée tous les cinq pas par un prétendant sous le charme. Alima, galante, ne repoussait aucune avance. Elle écoutait leurs déclarations à moitié distraite ; préférait le sourire à la parole et allait même jusqu’à donner son contact à chacun d’eux.

 

Journée ne s’écoulait sans qu’Alima ne se réjouît de sa métamorphose. Quelques années auparavant, elle n’était qu’une banale fille, sans intérêt pour eux. Elle avait le physique d’une collégienne : corps frêle, buste vide et un profil sans élévation. N’ayant rien à montrer, elle n’avait pas encore découvert les tenues moulantes, écourtées, et la gestuelle nonchalante des sirènes qui veulent être abordées. Elle était une femme dans la peau d’une fillette, de la timidité et du mépris de soi.

 

Ceux sont sa tante et une camarade de classe qui lui apprirent à s’affirmer, à cesser d’être cette innocente fuyant le regard mâle. Elles lui dirent que c’était à elle de les faire courir, et non le contraire. Elles lui apprirent que pour vaincre les hommes, il n’y avait, au fond, point besoin d’intelligence ; que le corps suffisait amplement. Alima devait donc faire de son corps un atout, le mettre en valeur pour conquérir le monde.

 

Alima mettait en pratique leurs leçons sans recul et semblait comprendre parfaitement ce qu’on attendait d’elle. Elle savait désormais rouler ses gros yeux et n’hésitait plus à peindre ses lèvres avec de vives couleurs pour les rendre plus attractives. Son corps grandissant, elle encourageait ses seins de grossir et les compressait dans des habits sciemment réduits pour les rendre plus provocateurs. Devant le miroir, elle ne s’empêchait plus de se présenter afin de savoir de combien de millimètres ses hanches s’étaient élargies.

 

Alima se félicitait d’être devenue une femme accomplie, une œuvre d’art, une Jongama. Tous les hommes qui lui courraient derrière, selon elle, avaient raison. Ne résistent au beau que ceux qui l’ignorent.  Tant pis aux mauvaises langues ; elle ne pouvait pas s’empêcher de dévoiler ses attributs de femme. La nature ayant été très généreuse envers elle, elle se devait, à son tour, de l’être envers le regard contemplateur inoffensif. Les bouts de sa langue et de ses cuisses, sa poitrine gonflée, rien ne lui paraissait de trop pour affoler ces hommes qu’elle n’aimait guère, mais adorait les voir baver devant elle.

 

Avec l’un de ses prétendants, elle finira pourtant par se marier ; ce qui est un grand pas au regard des maris semblant de plus en plus rares. Un mari, pensait-elle, était plus sûr que ses études et travailler devenait strictement un choix personnel. Sa passion devenait sa seule obligation : se faire belle pour rendre plus fou son homme. Elle avait compris qu’elle ne devait plus être d’abord facile et devait renoncer aux compliments des autres hommes. Pour autant, elle n’était pas tenue de se débarrasser de ses coutumes de Jongama. Une fois dans son foyer, elle ne fit, au contraire, que les multiplier.

 

Alima savait plus que jamais faire la confiture des mots doux pour son homme. Son sourire était plus rafraichissant et ses faux cheveux descendaient à présent ses reins. Elle avait significativement augmenté ses huiles et crèmes de beauté, pour rendre sa peau plus blanche que la lune. Quant aux parfums et encens, Alima en mettait de toutes les sortes. Le gowé local, le pimenté Blocass et l’international Channel n’avaient plus de secret pour celle qui connaissait autant l’univers de la joaillerie et des fer, ceintures de perles, qu’elle remuait indiscrètement en marchant.

 

Envers la famille de son homme, Alima savait également jouer la parfaite belle-fille : s’enquérir incessamment de leurs nouvelles, leur rendre visite avec argent et lots de tissus de valeur. Elle n’excluait personne dans ses libéralités. Jusqu’aux cousins éloignés, les amis d’enfance de son homme, avaient droit à ses frais billets de banque. Qui la disait coquette, qui la disait de grand cœur. En tout cas, chacun lui réservait un éloge, comme pour  lui garantir qu’elle était dans tous les cœurs, celui de son homme en particulier. Et qu’elle n’avait pas à s’inquiéter : une coépouse, elle ne l’aura jamais dans sa vie.

 

Ce qui fut une fausse prémonition. L’homme de la Jongama vint un jour se lamenter devant celle-ci, jurant avoir été victime d’un « mariage forcé ». Ses parents lui auraient imposé d’épouser une de ses cousines, pour raffermir les liens de la famille. Il aurait bien dit non, mais craignait leur frustration qui pourrait être maléfique pour le fils qu’il était. Il avait donc accepté, bien qu’il n’eût jamais aimé autre personne qu’Alima.

 

Alima, Jongama, avait su se montrer à la hauteur de la situation. Toujours élégante, elle s’était refusée de faire du bruit à cause de cette histoire. De toute façon, son homme ne venait-il pas de lui réaffirmer son amour ? Et en tant que femme confiante dans sa beauté, qu’avait-elle à craindre une coépouse forcément moins belle qu’elle, moins savante de l’art de tenir son homme par le bout du pagne ? Qu’elle arrive, la rivale, elle s’en ira aussitôt.

 

Alima accueillit sa coépouse en bonne ennemie. Son besoin de se faire belle devint plus ardent. Ses dépenses en cosmétique et en habillement explosèrent, mais aussi celles pour les cadeaux de la belle famille et les marabouts. Elle visitait ces derniers plus régulièrement, à la quête de potions et de gris-gris contre les mauvais esprits désirant se mettre entre son homme et elle. Dans les réunions publiques, Alima la Jongama faisait tout pour paraitre plus raffinée que sa rivale, quitte à se ridiculiser. Faire la guerre pour  obtenir les faveurs d’un homme, que peut-il avoir de plus enfantin ?

 

L’ironie est que pendant ce temps, l’homme d’Alima n’était plus obsédé par la beauté de sa Jongama, ni même par celle de sa seconde épouse. Il enchaînera une troisième et une quatrième noces qu’il ne se donna pas, pour ces fois-ci, la peine de justifier. Une nouvelle génération de Jongama avait grandi, plus « fraîches » qu’Alima et ses amies, avec des formes plus époustouflantes, des odeurs plus douces, un langage plus coquin. Elles avaient aussi du travail, un salaire et un intellect plus cultivé, un plus pour surclasser Alima et ses déhanchements périmés.

 

Alima la convoitée d’hier, étoile des soirs et reine des minuits, ne scintille plus que dans ses mémoires dont elle se délecte pour échapper à ses aigreurs actuelles. Son homme n’aime plus sa compagnie et ses tentatives de se mettre au niveau de ses jeunes coépouses sont jugées indécentes. Sa peau aura été laminée, tachetée ; ses présents à la belle-famille et les services des marabouts l’auront endettée, tandis que son homme, lui, ne semble plus se souvenir d’un seul plaisir, d’un seul bonheur, partagé avec la Jongama déchue.

 

Dans cette frénésie de s’autoproclamer Jongama, Alima symbolise le sort de ces nombreuses femmes qui passent leurs vies à chercher à plaire, tout en omettant qu’être Jongama ne dure jamais longtemps. Les charmes physiques se font moins éloquents ; le temps ravage le corps, sans que son entretien y puisse grand-chose. Personne ne leur reprochera leur aspiration à la beauté, leur besoin de se sentir et de paraître belles, mais elles auront toujours tort d’en faire le projet, le souci, de leurs vies. L’ambition d’une dame doit dépasser l’expression de sa seule féminité.

 

Etre Jongama, ça veut absolument peu dire.

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

Diourbel, 06-07 juin 2017

 

 

 

Illustration : Google Images

Jongama
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