ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

La mendicité

 

Dans ce texte, je me prononce contre la stigmatisation des mendiants et défends qu'on ne se débarrasse pas de la mendicité en les pourchassant dans la rue. Il faut donner aux Hommes des moyens de subsistance, ou les laisser en paix chercher leur pitance auprès des autres. Évidemment, la première option est la plus souhaitable.

 

J'espère qu'on est tous d'accord que mendier est une action extrême; qu'on n'y a jamais fait recours sans se blesser à la dignité et que, donc, dans la plupart des cas, on n'est pas heureux de le faire.


J'espère qu'on ne sera pas tenté par le maladroit réflexe d'assimiler ceux qui mendient aux paresseux de notre société; de dire d'eux qu'ils sont des parasites dont les pouvoirs publics ont raison de se débarrasser...pour une meilleure image de nos villes.


J'espère qu'en lieu du blâme facile, on prendra la peine de se mettre à la place de celui qui mendie dans l'espoir de mieux comprendre sa situation, de mieux connaître son besoin et, peut-être, de mieux répondre à celui-ci.


Parmi ceux qui mendient, au Sénégal, figurent les Talibés, les Ndongo-daara, ces jeunes gens élèves dans des Écoles Coraniques qui doivent faire, normalement aux heures des repas, le tour des maisons pour collecter de la nourriture. Ces jeunes gens vivent généralement loin de leurs familles, et ont été confiés à des Enseignants qui ne peuvent pas, de toute évidence, les prendre en charge. Ils les envoient donc dans la rue où leurs gobelets ne rechignent aucune aumône : restes de repas, monnaie, noix de cola, sucre, bout de pain ou vieux vêtements...


Certains Enseignants disent, à travers la mendicité, instruire leurs disciples à l'humilité et ne chercheraient qu'à les confronter aux rudiments de la vie. Mais qui connaît combien la mendicité empiète sur le temps d'enseignement, l'objet central, saura lire cette raison comme une pudique sublimation d'une réalité qui ne les enchante guère : ils font mendier les jeunes gens, parce qu'ils ne peuvent pas les nourrir, les habiller, les garder un peu propres, autrement.

Il y a aussi ceux qui mendient du fait de leur indigence. Ils sont des Citoyens, hommes, femmes, d'âge mûr ou nouvellement adultes, qui tendent la main parce qu'ils n'ont rien dans la poche; parce qu'ils n'ont laissé aucune marmite allumée à la maison ou parce qu'une ordonnance médicale de quelques F CFA trouble leur sommeil. Ils exposent alors leur désarroi dans l'espoir d'émouvoir un Compatriote empathique qui les soulagera.


Il y a enfin ceux qui mendient en raison de leur handicap. Ces derniers ont l'infortune de se trouver dans une société dont les efforts en faveur de l'insertion socio-professionnelle des handicapés sont négligeables. Une grande partie des non-voyants, des paralysés, n'y ont d'avenir que dans la mendicité. On les rencontre aux entrées des Mosquées, dans les marchés, avec leurs mélodies ou leurs mélancolies, toujours comptant sur la gravité de leurs handicaps pour faire sortir un don au passant.


Ces trois catégories de mendiants, il est clair, n'ont rien de semblable avec les esprits fainéants, gens sans ambition, qui se bourrent d'aumônes indues. Ils n'ont que faire de leur dignité et de leurs facultés et se rabaissent sans vergogne ramasser les fruits du travail des autres. C'est malheureusement sur eux que se fondent ceux qui veulent interdire la mendicité, arguant qu'elle répand des réflexes d'assistés dans la société, de la paresse, de l'indignité nationale.


Si nous sommes tous d'accord que la mendicité est un phénomène indésirable, la façon dont nous tentons de la bouter hors de notre société n'est pas convenable. On ne peut rien résoudre en stigmatisant tous les mendiants; en les pourchassant dans les rues ou en leur demandant de rester chez eux pour ne pas offrir à la vue le mauvais décor qu'ils constitueraient. Ces mendiants sont des nôtres, et leur misère est celle contre laquelle des millions de Sénégalais se débattent.

Si notre gêne ne vient pas du fait que nos Compatriotes sont dans la pénurie, que des milliers de nos enfants traînent dans la rue au lieu d'être à leurs cours, que nos handicapés sont privés d'un avenir plus valorisant ; mais du simple fait qu'on aurait aimé que ce triste monde se fasse plus discret, loin des quartiers résidentiels et des yeux de touristes, alors, cette gêne n'est qu'un caprice. On ne peut pas demander à des Hommes de se mourir, confinés dans leurs trous, alors qu'ils peuvent recevoir leur pitance dans les rues.


Nous devons détester la mendicité pour ce qu'elle fait subir à nos Compatriotes et ses dommages moraux. Pour prendre le dessus sur elle, c'est tout une société, tout un État, qui doit se mobiliser en pourvoyant du travail au plus grand nombre, en assurant un minimum pour tous. Les mains tendues dans les rues, ceux ne sont là que les symptômes d'un Pays qui ne marche pas.


Que le Citoyen qui s'offusque de la mendicité soit sincère et pugnace dans le combat contre la pauvreté. A défaut, qu’il s’accommode d’elle plutôt que de pousser des Citoyens au suicide.

                                                                                                                                                       

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

Diourbel, le 01er juin 2017
 

 

 

Image : Komkrit Suwanwela
 

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