ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

L’Afrique : Ce continent que tout le monde prétend aider

 

La rhétorique mensongère de l’aide a encore été déployée à Pau, où se sont finalement rendus les présidents du G5 Sahel après avoir été convoqués par monsieur Macron. Ce dernier, sur un ton pour le moins déplacé, les avait sommés de venir s’expliquer sur la multiplication des mouvements demandant le départ des troupes françaises de nos territoires.

 

Monsieur Macron s’était volontiers fendu d’un « sentiment anti-français », désireux de présenter les contestataires comme des individus passionnés, haineux, accusant à tort son pays de tous les maux. En plus de qualifier l’opinion de ces contestataires de « bête », d’« indigne », de « mercenaire » ; il n’a pas hésité à insinuer qu’ils sont manipulés par « des puissances étrangères » qu’il n’a pas, par ailleurs, osé nommer.

 

Les discours, mises en scène et actes ont été troublants tout au long de cette convocation. L’accueil faussement chaleureux réservé aux chefs d’État sahéliens, en vue de dissiper l’arrogance par laquelle ils ont été convoqués, ainsi que les images les montrant autour d’une table de réunion ou en conférence de presse n’y font rien : les rapports de subordination sont flagrants.

 

La mort des 13 soldats français ­­­— 44 depuis 2013 — aura été au centre de cette humiliation. Elle aura presque été instrumentalisée par leur président qui s’est plu à les présenter comme nos sauveurs : « Que ces gens-là disent qui se fait tuer pour leurs enfants ! (…) Moi, je sais qui est tombé pour la sécurité des Maliennes et des Maliens, des Nigériens et des Burkinabé : des soldats français. »

 

Réserver ce mérite aux troupes françaises serait manquer une nouvelle fois de respect aux armées et populations burkinabé, maliennes, nigériennes, tchadiennes qui se sont le plus sacrifiées, qui continuent de se battre alors qu’elles ont déjà enterré, durant la seule année 2019, 4 000 citoyens : soit cinq fois plus qu’en 2016. À Chinagoder, l’armée nigérienne a perdu 89 de ses soldats le 09 janvier 2020 ; après l’attaque d’Inates du 10 décembre 2019 qui en a tué 71 autres.

 

La reconnaissance publique par les chefs d’États sahéliens d'avoir demandé l’intervention militaire française était également une des exigences de monsieur Macron. Bien que satisfaite, cette exigence reste le fruit d’un tour de force, car voilant la vérité. Une demande d’intervention, simple formalité juridique, reste une demande ; que l’État la recevant est libre d’accepter ou non. Rien n’obligeait la France à intervenir : pourquoi l’a-t-elle alors fait ?

 

Dire que c’est pour aider l’Afrique est un prétexte usité, grotesque, auquel personne ne croit. La France est au Sahel, non par solidarité, encore moins par amitié, mais pour la seule défense de ses intérêts. Assumer ce fait est plus honorable que la posture humaniste, sinon humanitaire de ses dirigeants. L’Afrique et ses citoyens en ont marre d’être présentés comme bénéficiaires d’aide, d’une aide qu’ils ne reçoivent jamais de surcroît.

 

Aussi cette intervention militaire ne peut-elle faire oublier que la France est en large partie responsable de la situation au Sahel. Le chaos provoqué en Libye, sous monsieur Sarkozy, a fait entrer ce pays dans sa neuvième année de guerre ; et a facilité une forte circulation illégale d’armes dans toute la région. Après avoir joué au cavalier en Libye, pour des raisons douteuses, monsieur Sarkozy n’a pas encore été interpellé pour démontrer le bien-fondé de sa décision ; et l’Afrique s’est laissée embarquer, puis marginaliser, dans une croisade contre des terroristes…

 

Le combat contre les terroristes ne se fait plus dans les capitales occidentales, qui étaient les cibles premières, mais désormais en Afrique, comme dans le Sahel. Nos citoyens sont les premières victimes et nos armées, à la différence de celles de nos prétendus alliés, ne s’y étaient pas préparées. Et tant que ce sont les Africains qui meurent, la situation n’est pas grave.

 

Notre territoire devenu champ d’une guerre par procuration, notre agenda politique bouleversé, nos morts enterrés en silence et dans l’anonymat, nos présidents bradent notre souveraineté et se retrouvent à genou devant la France. Pour eux qui n’ont démontré aucun respect pour leurs propres populations, sous-traiter leurs obligations régaliennes à un État étranger n’est pas choquant. Quant à la fierté de leurs armées, ils ne s’en soucient guère, les laissant démunies et livrées au commandement étranger.

 

L’irrespect habituel des autorités françaises envers leurs homologues africains et les difficultés de nos armées au Sahel relèvent de la même cause : l’abandon, par nos autorités, de leurs responsabilités étatiques. La perspective de recourir à un faux secours étranger doit répugner à nos gouvernants qui doivent s’assumer comme les seuls à nous devoir, et à pouvoir nous garantir, la sécurité. Mettre notre sécurité entre les mains d’un État étranger, c’est nous mettre en danger.

 

Quant à monsieur Macron, qu’il cesse d’être étonné par le rejet de l’ingérence et l’intrusion de la France dans les affaires africaines. S’il est bien des choses que les mouvements contestataires partagent, et ce à juste titre, c’est leur volonté d’en découdre avec la soumission et la dépendance. Nous n’avons pas conquis l’indépendance pour devenir des préfectures de la France.

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

Paris, le 15 janvier 2020

 

 

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