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Apprendre à exister.

Faut-il rapatrier les Sénégalais de Wuhan ?

Photographie de Doodlartdotcom

Nous exerçons notre droit à la parole dans cet arbre à palabres des temps modernes. Loin de nous toutes polémiques ou autres attitudes de donneurs de leçons ! Notre contribution s’inscrit dans la recherche de solutions plus acceptables. Elle a été également publiée dans le journal SenePlus.com

Au moins 13 citoyens sénégalais, des étudiants, sont actuellement dans la ville de Wuhan, épicentre du coronavirus 2019-ncov. Ce virus, qu’aucun vaccin ne serait encore en mesure d’arrêter, a déjà atteint 31 475 personnes et en a tué 638.

De nombreux pays, comme l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Mauritanie, la Tunisie, ont rapatrié leurs citoyens se trouvant à Wuhan. De nombreuses compagnies dont Kenya Airways, Royal Air Maroc, RwandAir, ont suspendu, quant à elles, leurs liaisons avec la Chine.

Le Sénégal, par la bouche de son Président, refuse de rapatrier les siens. Monsieur Sall prétend que notre pays ne dispose pas des moyens pour procéder audit rapatriement : « J’ai une pensée très grande à l’égard de nos douze (12) compatriotes qui vivent à Wuhan (...) Leur rapatriement requiert et demande une logistique tout à fait hors de portée du Sénégal (...) » Sa communication a été saluée par certaines personnes, l’ayant trouvée réaliste, empathique et sincère. Seulement, une telle lecture est-elle soutenable ? Serait-elle la même s’il s’agissait de membres de leurs familles ?

Il est vrai que laisser nos compatriotes dans cette ville où leur vie est menacée peut paraître moins coûteux que de les rapatrier. Leur octroyer 1000 euros et leur faire part de l’empathie présidentielle serait plus raisonnable que de les ramener au Sénégal, où ils devront être suivis et pris en charge durant environ 14 jours. L’État évite ainsi d’avoir à supporter leurs frais de transport et de suivi, tout en n’ayant pas à gérer le risque qu’ils ramènent le coronavirus dans notre Pays.

Aussi n’est-il pas exclu que l’État maintienne ses citoyens à Wuhan dans une volonté de complaire à la Chine : montrer à ce partenaire économique puissant que le Sénégal est un allié fidèle, qui reste à ses côtés au moment où tout le monde déserte son territoire. Une telle posture pourrait être payante une fois l’épidémie passée. Le Sénégal et ses citoyens en Chine pourraient bénéficier d’une prime de loyauté.

Aucune de ces raisons, avancées par le Président, ou qui peuvent légitimement lui être prêtées, ne doit faire obstacle au rapatriement de nos compatriotes. Celui-ci doit être une priorité pour nos dirigeants en raison du devoir d’assistance de l’État à l’égard de ses citoyens et en raison du contrat social liant chaque citoyen sénégalais à son compatriote. Il ne s’agit pas là d’états d’âme ou d’émotions, mais d’un rappel du devoir de responsabilité envers les Sénégalais où qu’ils soient.

Il convient, de prime abord, de s’interroger sur la véracité du chiffre 13 avancé par nos autorités. Peuvent-elles nous garantir qu’il n’y a que 13 étudiants sénégalais à Wuhan ? Et pour quelle raison ne parlent-elles que d’étudiants ? D’autres citoyens sénégalais, immigrés avec ou sans profession, ne résident-ils pas actuellement à Wuhan ? Et si oui — ce qui est plus que probable —, pourquoi l’État ne les mentionne-t-il pas ?

L’argument de manque de moyens avancé par le Président est inexact, inapproprié et regrettable. L’aveu d’impuissance n’est pas ce qui est attendu d’un gouvernement. N’ayant plus de gêne à se déclarer incapable de répondre à l’appel de détresse de ses citoyens, le nôtre croit pouvoir se déresponsabiliser de plus en plus, pour peu qu’il se déclare pauvre.

Cela constitue un très mauvais message envoyé aux citoyens, qui n’ont point le sentiment d’être protégés, respectés, par leur État, à l’intérieur ou à l’extérieur de nos frontières. Et soyons certains que l’État qui peine à se mobiliser pour sauver la vie d’un seul de ses citoyens ne fera pas plus d’effort lorsqu’il s’agira de sauver une centaine de vies. En laissant l’État abandonner nos compatriotes à Wuhan, chaque citoyen sénégalais consent à être lui-même abandonné un jour par ce même État. Qu’il pleuve ou qu’il vente, assumons notre Afrique au-delà des TER !

Il va sans dire que moins de détournements et de gaspillage dans nos institutions, un petit effort budgétaire, un recours à la solidarité nationale, une action à l’échelle régionale ou panafricaine, sont autant de leviers pour couvrir tous les frais de rapatriement de nos compatriotes. Notre générosité doit prendre le dessus sur cette phobie collective qui rejette nos sœurs et frères, filles et fils, par pur calcul ou stratégie.

Par ailleurs, l’incapacité déclarée de notre système de santé à faire face à cette épidémie doit inquiéter notre population ou heurter notre personnel soignant. Par elle, la population se rappelle sa vulnérabilité ; tandis qu’au personnel soignant, celui-là même qui a hier dompté Ébola, les autorités ne manifestent aucune confiance. Comment construire une nation sans confiance ? L’émergence tant souhaitée en prend un sacré coup.

Or ce genre d’épidémies, aussi tragiques soient-elles, sont justement l’occasion pour notre système de santé d’être éprouvé, pour nos médecins et infirmiers de démontrer et d’améliorer leurs compétences. S’ils ne peuvent affronter cette épidémie, quelle autre épidémie pourront-ils demain vaincre ?

Il en résulte que le défaut de moyens est un prétexte grossier, au même titre que le prétendu souci de minimiser le risque d’arrivée du virus au Sénégal. Cet effort de minimisation du risque ne doit pas se faire au prix des vies de nos compatriotes qui, d’ailleurs, d’après notre gouvernement, ne sont pas encore contaminés. Et leur non-rapatriement ne nous met pas à l’abri de ce virus, qui peut entrer dans notre pays par d’autres voyageurs (ne serait-ce que par les commerçants étant discrètement rentrés de Chine depuis le début de l’épidémie).

Enfin, la Chine, à qui nous devons manifester notre solidarité par bien d’autres façons, ne peut nous en vouloir de venir au secours de nos citoyens. Elle qui remue ciel et terre pour freiner la mort sur son territoire sait que la vie humaine n’a pas de prix, tandis que notre gouvernement veut lui en donner.

 

 

 

Mohamed Camara

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

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