ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Fichez la paix à l’Afrique !

Photographie de Anna Shvets 

 

aux Leaders qui m’ont inspiré ce texte

 

L’Afrique n’a pas été le point de départ du coronavirus. Heureusement pour elle, car sa stigmatisation n’aurait été que plus forte. Les frontières auraient mis moins de temps à se fermer à ses citoyens et à l’intérieur de certains pays, ses diasporas auraient encore fait l’objet de tous les préjugés. Les extrémistes et leurs proches se seraient rués sur les plateaux de télévision où, par le détour d’une dénonciation de la migration africaine, auraient sommé leurs États à être plus agressifs envers ces… « transmetteurs de virus ».

 

Rien de cela n’aurait été surprenant, car la supercherie consistant à faire passer ce continent pour le terreau des maladies n’est pas nouvelle. On en viendrait même à oublier que la syphilis vénérienne, la tuberculose, la pneumonie bacillaire, la peste, une forme plus sévère de la variole, ont été, entre autres, importés sur ce continent…

 

La trajectoire du coronavirus a également suscité des réactions étranges, malsaines, quoi que courantes. Après la Chine, le virus s’est envolé en Europe où les regards ont été instinctivement jetés sur l’Afrique. La question de savoir pourquoi le virus n’avait pas encore atterri sur ce continent ne relevait pas d’un simple intérêt scientifique. De nombreux individus, qui ont perdu le sens même de l’humanité, ne pouvaient pas concevoir qu’une épidémie immobilise leurs pays tout en épargnant… l’Afrique. L’annonce des premiers cas sur notre Continent les a ainsi soulagés.

 

Outre l’assouvissement du besoin de se rassurer en se disant n’être pas les seuls atteints par le virus, la contamination de l’Afrique fournit un instrument de communication à des gouvernements étrangers. Ces derniers, prétendant se préoccuper du sort de l’Afrique, ne manquent aucune occasion pour rappeler à quel point elle est démunie. Une manière de dire à leurs populations angoissées et furieuses de la gestion de cette crise : « Regardez, vous valez quand même mieux que l’Afrique ! »

 

Et se fondant sur les éditoriaux et les avis de leurs cabinets, lesquels nous prédisent l’apocalypse sur notre Continent alors même qu’ils n’ont rien pu anticiper dans leurs propres pays, ces gouvernements, pour se donner une bonne image, s’autoproclament avocats de l’Afrique. Partout, lit-on : « il faut aider l’Afrique ». Comment subitement des États qui organisent l’exploitation de notre Continent, qui s’y sont comportés comme des mercenaires, qui y ont soutenu des dirigeants insouciants, peuvent-ils se retrouver à sauver nos vies d’Africains ? La défiance envers ces États doit être, au moins, partielle ; au mieux, totale. Fondée, elle est en tous points.

 

Elle l’est d’autant plus que le prix de cette solidarité feinte, hypocrite et malsaine sera toujours lourd pour l’Afrique. Le maintien de notre Continent dans l’incapacité et sous la domination est le but géopolitique de cet activisme. Et en attendant que le virus parte, notre Population est en passe de devenir le cobaye de la France. Ouvertement, le professeur Camille Locht, sur une question suggestive du professeur Jean-Paul Mira, apprend au monde que son pays a lancé un appel d’offres pour qu’un vaccin soit testé en Afrique, sur des Africains. Comme si la vie d’un Africain ne valait pas celle d’un Français. Comme si l’Afrique n’existait qu’à travers et selon la volonté de la France ou de ses semblables. Comme si les décideurs d’une telle infamie ne sauront jamais que nous, Africains, ne leur appartenons pas, et qu’ils sont bien plus méprisables que ce coronavirus.

 

Cette utilisation de l’Afrique comme cobaye n’est hélas pas nouvelle (test de l’antiviral Tenofovir (r) sur 400 Camerounaises entre 2004 et 2005 ; test du laboratoire américain Pfizer sur Trovan (r), antibiotique censé combattre la méningite ayant tué 11 des 200 enfants nigérians, avec de graves séquelles cérébrales pour les survivants) et rappelle d’autres actes similaires comme le déversement sur notre territoire des déchets de ces pays soi-disant développés (affaire Probo Koala) ou les essais nucléaires (dans le Sahara, à Reggane et au Hoggar, en Algérie). Ils illustrent cette mentalité médiocre, propre encore à de nombreux individus à travers la planète, croyant que l’on peut tout faire subir à l’Afrique et aux moins riches. Il va sans dire que si ces individus pouvaient contrôler la trajectoire de ce virus, celui-ci aurait touché d’abord (et peut-être seulement) des Africains.

 

Tout être, tout État, normalement constitué doit échapper à l’égoïsme. Et ce virus, qui ne distingue pas le pauvre du riche, n’est qu’un avertissement pour nous signifier que l’on ne peut pas se prétendre développé dans la cupidité.

 

L’Afrique, pour sa part, doit sortir grandie de cette crise, plus ancrée dans ses valeurs et résolue à sortir de sa dépendance qui font d’elle la proie de tous les prédateurs. Ces derniers prétendront toujours vouloir l’aider : comme ils l’ont fait en la réduisant à l’esclavage ; comme ils l’ont fait en la colonisant ; comme ils le font en la pillant, tout en l’instrumentalisant. Prétendre que nous n’avons pas les moyens de nous nourrir, de nous soigner, de nous éduquer, de nous défendre, de parler en notre nom propre, pour nous réfugier derrière d’autres États imposteurs, est un suicide continental.

 

Nos dirigeants qui s’aliènent à leurs homologues étrangers tuent nos Nations dans ce qu’elles doivent avoir de plus précieux : la confiance en elles-mêmes, l’esprit d’initiative et le courage de forger leur propre destin. Notre propre existence se dissout, devient inutile, dans ce défaitisme, cette indignité, nous persuadant que nous ne pouvons rien réussir sans l’aide des autres.

 

La grandeur d’une Nation ne se mesure pas à la force de son économie, mais à l’obstination avec laquelle elle se bat pour être indépendante, sans faire du tort à personne. Le temps est revenu pour tout citoyen d’Afrique, n’ayant pas encore compris que le bien-être de ses concitoyens lui incombe, de savoir que sa vie ne vaut guère sans cette conscience.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

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