ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Débaptiser : Un acte de guérison

 

 

Les débats en cours sur le racisme, l’esclavage et la colonisation étaient prévisibles ; sont inévitables et plus que légitimes. Il est inadmissible qu’on encense dans le monde des personnes qui n’ont pu cultiver le respect de l’autre au cours de leur existence, et qui ont été des bourreaux, des criminels absolus.

 

Les mettre sur un piédestal, les ériger en icônes, est doublement grave. Cela signifie d’abord qu’ils n’ont rien fait de mal ; et que leurs œuvres ont été si remarquables que les nouvelles générations doivent s’en inspirer.

 

Il peut être tentant pour leurs pays d’origine de prendre leur défense : après tout, leurs États ont prêté main forte à ces prétendus héros ; tout comme ils ont été les premiers à bénéficier de leurs crimes. En ne les désavouant pas, ces États cherchent avant tout à se protéger. Ils préfèrent ainsi évoquer des réalisations parallèles de ces personnages ; tout en occultant les aspects sombres, beaucoup plus significatifs, de leurs parcours.

 

La diversion et la mauvaise foi sont également mises en avant par les États pour protéger leurs faux héros. En France, Emmanuel Macron et son premier ministre se sont empressés de dénoncer une « réécriture de l’histoire », une « épuration mémorielle » : faisant comme si ces exagérations délibérées suffisent à faire taire la vérité.

 

Il est évident que les victimes de l’esclavage et de la colonisation ne peuvent effacer ces humiliations de leur héritage. Ce qu’elles peuvent faire, par contre, et qu’elles sont en train de faire, c’est refuser d’aggraver ces humiliations chaque jour en laissant célébrer les auteurs de ces crimes.

 

Plus qu’ailleurs, l’Afrique doit être le centre de déchéance de ces figures esclavagistes et coloniales. Baptiser les meilleures infrastructures dans notre Continent des noms de personnes n’ayant eu aucun respect pour lui est un manque d’estime de soi ; qui doit être éradiqué sans délai.

 

Nous ne pouvons pas enseigner à nos enfants que les personnages les plus valeureux qu’aient compté nos pays sont des tyrans venus de nulle part violer nos femmes, amputer nos hommes, incendier nos villages, spolier nos richesses. Nous ne pouvons pas leur faire mémoriser et réciter mécaniquement les vers et proses d’auteurs chantant la grandeur de leurs propres pays, au moment où ils considéraient les Africains comme des sous-hommes sans âmes, à la dignité moins importante que celle d’un animal de compagnie.

 

Un individu qui n’a pas respecté l’Afrique dans son existence ne mérite pas que le nom même d’une puante fosse septique ne lui soit accordé. Rendre des hommages immérités à des personnages dont l’objectif unique a été de nous dominer, de nous rabaisser, c’est donner raison à tous les intellectuels menteurs ayant une fois écrit, peu important avec quel romantisme, que nous sommes des êtres inférieurs.

 

Les noms de racistes, d’esclavagistes et de colonisateurs souillent notre patrimoine, la mémoire de leurs victimes et notre dignité d’ayants-droits : Carnot, Clozel, Colston, Dagorne, De Gaulle, Dupont, Du Bellay, Faidherbe, Parchappe, Ferry, Fleurus, Jaurès, Lee, Léopold II, Parchappe, Ponty, Rhodes, Van Vollenhoven…, avec les 90% des noms de rues à Gorée qui sont, de l'aveu propre du maire Augustin Senghor, ceux de colons.

 

Les ôter de notre vue est un acte de guérison, un pas important dans notre reconstruction psychologique. Tout dans nos espaces, dans nos symboles et langages doit incarner notre vraie Histoire, notre être, nos propres références (et celles qui sont vraiment dignes de notre adoption) et nos aspirations. C’est une question de santé publique.

 

Dans ce sens, le sort particulier de la statue de Faidherbe à Ndar reste une interrogation secondaire. Laissons aux quelques nostalgiques du sanguinaire général le soin de décider s’il faille la jeter en mer ou l’enfoncer dans le sous-sol poussiéreux d’un musée que, pour ma part, je ne visiterai jamais.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba NDIAYE

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