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Apprendre à exister.

À quoi sert l'histoire ? : Appendice


Dans un texte paru en mai 2014 et intitulé "À quoi sert l'Histoire ?", j'avais tenté de penser ce que doit être la conscience de l'Histoire, souvent écrite à l'encre de sang. Mamadou Diop nous fait l'honneur d'enrichir la réflexion dans cet appendice qui nous fait découvrir autrement l'expression "marquer l'Histoire".

 

 

 à Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 

« Ô temps ! suspends ton vol et, vous, heures propices! / Suspendez votre cours »*

 

Le poète les aura attendus, ils se sont dérobés malheureusement à ses yeux : ce lac, ce temps passé ensemble, ces longues « heures propices ». Lamartine a peiné à rattraper ce qui dans leur cours avait mérité d'être préservé. Il a échoué. Peine perdue. Pour une raison très simple.

 

Un certain jour, notre frère Cheikh Ahmadou Bamba abordait l'histoire d'une manière si critique et si objective que je me suis demandé après lecture si je n'avais pas tort de lui rétorquer d'un ton sec et rapide que j'allais plus tard le « déplumer ». Cette hantise me vola la mémoire jusqu'à ce que très récemment, mon protagoniste eut la malencontreuse idée de me rallumer les ficelles cognitives et de me pousser tous azimuts à la revanche. J'en tirai du coup une expérience de l'Histoire dont j'essaie de traduire ici une approche plus subjective et donc moins habile certainement.

 

L'Histoire est devenue presque aujourd'hui un Absolu dans la conduite des hommes, des sociétés et des États. Elle est devenue incontournable dans la psyché collective, dans la définition des valeurs intrinsèques à soi ou à sa communauté et malheureusement aussi dans l'identité qui stigmatise quelquefois la différence. On vit pleinement ses extases qui délivrent de tant de médiocrité individuelle ou collective. L'Histoire est donc avant tout un moyen en soi. Pour que tout reste justifiable, il nous la faut « impérativement ». Mais pour quelle fin ? Ne pourrait-on pas se passer de ce temps perdu qui nous est cher ?

 

Je crois qu'il n'est personne d'autre qu'Hermione dans Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban pour répondre à cette question. Lorsqu'elle répondait à Harry qu'il était nécessaire de retourner dans le temps passé en vue d'appréhender ce qu'il fallait y changer pour que tout rentrât de nouveau dans l'ordre, elle montrait par là qu'elle avait le pouvoir d'atteindre ce que n'a cessé de rechercher Proust durant toute sa vie et son œuvre : le temps perdu. Ce serait donc le désir de tout changer, de se défouler contre le réel, d'être un réformateur radical qui nous pousserait à aimer plus qu'on ne devrait l'Histoire. Hermione avait réussi son pari, aujourd'hui on veut tous être des Hermione, peut-être moins artistiques, dans sa société afin de perpétuer ses propres valeurs et son idéal. Devant l'angoisse existentielle et l'incertitude de l'à-venir, on voudrait tous, à défaut d'instrumentaliser l'Histoire à ses fins, revenir à ses bases premières ou fondamentales et reglorifier, souvent lâchement (comme le rappelle CABN dans son article), les moments les plus forts et les héros les plus significatifs. On est souvent allé même jusqu'à changer l'Histoire ou en tout cas une bonne partie de l'Histoire en retenant les hauts faits et la grandeur des hommes et en balayant futilement ce qu'on voyait comme défaillant ou « ne devant pas surgir » : il y a donc une philosophie de l'action dans toute représentation historique. Tout le monde manipule son histoire à son gré mais la pluralité des directions et des interprétations se rejoint dans une volonté du moins une défaite unique : l'impossibilité de prendre pour argent comptant une réalité caduque, irrattrapable et toujours en mouvement.

 

Le poète aura beau pleurnicher, se lamenter sur son sort, supplier le temps de lui rendre ce qu'il lui a volé dans son envol, tout est perdu. Enfin tout, sauf la nostalgie, c'est-à-dire la volonté affichée de récupérer amèrement ce qui reste de l'expérience du passé et de l'action morte. Le temps est si injuste.

 

Mais cette incapacité de refaire son univers à soi extirpé d'un temps perdu n'est pas la seule réalité de l'histoire. En 2007, l'ex-président français Nicolas Sarkozy maintenait dans un discours polémique que les Africains avaient leur conception spécifique du temps qui faisait qu'ils ne fussent qu'insuffisamment entrés dans l'Histoire. Que l'être africain ne pouvait évoluer que dans un « éternel recommencement » qui lui fermait la porte à toute portée symbolique de cette Histoire. Il avait certainement tort mais pas vraiment au sens où notre histoire a été seulement instrumentalisée par l'Occident. Il avait plutôt réduit le champ de l'Histoire à un cadre événementiel et progressiste, en prenant pour base matricielle l'évolution occidentale au fil des générations. Il était dans une lecture s'apparentant à celle de Michel Foucault qui voyait le Développement comme une série de ruptures ou d'Épistémè. Aujourd'hui encore, une telle pensée se retrouve dans l'expression courante « marquer l'histoire » où on considère subtilement que cette action se mesure à l'aune d'un changement brutal. Alors, l'Histoire, une somme de changements brutaux et d'événements ?

 

Oui, à condition d'accepter parallèlement le fait que c'est une Histoire qui ne finit jamais, qui continue toujours dans le présent, dans l'avenir et qui n'est à la portée de personne, pour peu qu'il appartînt à tout le monde. C'est là tout le sens de la citation de Heidegger : « l'origine n'est pas derrière nous, elle est devant nous ». À partir du moment où l'on raisonne en termes de mutations et d'évolutions, on ne dénigrera ni à l'Africain, ni au barbare, ni au jaune le fait historique, mais on reconnaîtra plutôt qu'il se construit en et par le temps, l'espace et l'humanité toute entière. Que la traite négrière et la colonisation ne sont qu'une part de cette Histoire en perpétuelle fuite qu'il ne faut ni banaliser ni criailler à tue-tête pour condamner inlassablement l'Autre. Ce temps perdu, il convient plutôt de le rattraper en actant non seulement pour « ne plus voir les erreurs d'un tel passé se répéter »(comme le préconise notre ami Ndiaye), mais aussi pour projeter la vraie Histoire dans une toile à long terme et d’œuvrer pour que tout le monde ait sa brique à apporter à l'édifice.

 

Disons en somme que l'histoire de manière subjective répondrait principalement à deux principaux écueils : celui de sa dérobade injuste aux yeux des personnes et de son écoulement complexe qui va pour ainsi dire de pair avec le mouvement de la vie. Ainsi la pluralité des histoires ou l'Histoire de la pluralité se rejoignent ensemble sous la suprême direction de la Raison à qui il appartient de redéfinir ses bases et de savoir que le perfectionnisme s'impose d'abord de l'intérieur afin de répondre aux défis de la modernité qui se posent. À la réponse d'Hermione à Harry : « Il a dû se passer quelque chose qu'il faut que nous changions », on devrait plutôt dire à propos de l'Histoire : « Il s'est passé quelque chose qu'il faut que nous analysons et perfectionnons davantage pour un monde meilleur. » À ce stade seulement, nous marquerons l'Histoire.

 

 

 

 

 

 

Mamadou Diop

 

 

 

 

* Vers de Lamartine dans son poème « Le Lac ».

 

 

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