ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

L'amulette de mes neveux

 

Photographie de Nicolas Guercin

 

à Nafissatou et Mbaye.

Prenez place.

 

Ainsi vous êtes là. J’ai presque envie de dire déjà.

 

Je réalise bien que vous êtes les enfants de vos mères. Les vieilles, confondues à leur enfance, complémentaires à leur jeunesse, mariées à la même gamme d’hommes, sans écart de délai, me présentent l’un alors que j’étais en train de prendre conscience de la présence de l’une. Et mon enfance à moi, tout comme celle de mes cadettes, je l’ai reçue de leur chaleur. Et vous, vous voilà, avec vos petits crânes, vos bouches remuantes, vos  doigts en queue de souris, pour enterrer la mienne. Elle fut pourtant belle mon enfance, capricieuse, faste avec quelques agitations, d’après. Vous avez de la chance que je ne me souvienne pas bien d’elle.

 

Allons, jeunes gens. Ne soyez pas intrigués, vous aussi.

 

Je devine. Ailleurs, on vous a accueillis avec ces sourires débordants. Dites-moi d’abord, histoire de commencer à vous  connaître : l’un de vous a-t-il refusé de crier ? Le médecin vous a-t-il fessés ? Quoi, vous ne voulez me raconter. J’aurais bien pu vous dire si vous serez stoïques. Excusez mon indiscrétion. Mais entre nous, avouez que nos pratiques ici sont peu ordinaires : ou tu cries ou docteur te fesse, le premier d’ailleurs à te ventiler avec le désordre dans sa bouche. Quoi, ce n’est pas lui qui vous a plus paru bizarre ? Je parie alors que ceux sont vos griottes* de naissance. Mes chers, ainsi avez-vous eu écho des exploits de vos lignées, ces grands-pères faits de courage, ces grands-mères qui n’allaitaient qu’avec l’honneur. De vos pères, de vos mères, que vous ont-elles dit ? Ne dites rien, ça vous dépasse. Et je vous en rajouterai plus tard.  Vous avez également su endurer les litanies des griottes ? Alors ceux sont vos premiers visiteurs : ne me cachez rien, ces défilés incessants de visages HD sur lesquels est flanqué le même sourire de docteur ont eu sur vous l’effet d’une première douche froide. Mes pauvres, je compatis, ne vous affligez plus, votre oncle est là.

 

Allez, entrez dis donc. Voici un siège, partagez-vous le. 

 

Ainsi vous êtes là. Vraiment. Laissez-moi donc vous prier de vous réjouir de toute cette chaleur, attention ou gentillesse humaine, mes jeunes gens. Après, très bientôt, elle sera une denrée rare. Rien ne vous sera donné ici-bas, veuillez me croire.  Maman qui vous caresse aura une main plus brute, pendant que papa laissera vos cartilages pousser avant de les intimider avec sa chicotte – et pour votre information, sachez qu’il est moins barbare que maman en bien des cas. Ils le feront de bonne foi quant aux deux, vous redresser quand il s’impose.   Ceci n’est donc pas une inquiétude ; votre obéissance à leur endroit achètera votre émancipation. Je ne vous dis pas d’être dociles toutefois, ça rend moins vivant l’apprentissage : promettez-moi que vous jouerez secrètement avec la lame qu’on aura à peine retirée de vos mains ; elle vous happera un tout petit quartier de chair et vous voilà instruits de l’entêtement ! La cicatrice est une décoration de l’enfance, je crois. Je vois la mienne tout près ; je vous la montrerai et ce sera notre petit secret.

 

Saviez-vous pourquoi tous vos visiteurs s’extasiaient au-dessus de vous ?

 

Oui parce que vous êtes beaux, bien sûr. Moi aussi je le fus, d’après. C’est en vérité votre insouciance qu’ils envient, mes jeunes gens. Vous ne savez rien de ce qui se passe ici, paraît-il. S’ils n’avaient pas peur de la mort, il y a longtemps qu’ils avaient déserté notre terre. A vous naissants, je m’interdirai de parler de mort, mais pas du fabriquant de la mort. C’est Dieu qui tue, mes jeunes gens. Ce même Dieu qui vous a dépêchés ici. Je vois, vous aussi Il ne vous eut point demandé si vous désiriez venir ou pas. Comment, vous ne vous souvenez pas ? Tant pis, en tout cas, vous allez entendre beaucoup parler de Lui.

 

Je vous présente Dieu, mes jeunes gens.

 

La majorité des hommes se réclament de Lui. Nous sommes ses créatures et Il nous demande de Le servir... : en œuvrant à notre propre bien. A un Homme, vous ne pouvez pas perpétuellement demander service ; il risque de vous fuir à la longue. Mais, Lui, se fâche quand vous cessez de le lui demander. Il s’ennuie le pauvre, et veut être utile. N’hésitez donc pas à Lui faire ce plaisir… Les hommes Lui ont accordé de nombreux noms et on Le retrouve dans différents livres. C’est vous dire que la seule chose qui me permet de vous Le définir avec plénitude est ce même bien. Vous ne verrez aucun rite ou texte saint qui vous dira que Dieu est un vaurien. Et c’est pour cela que je Le respecte. La raison pour laquelle je tiens cependant à vous entretenir de ce Silencieux Acteur, le moins modeste de tous suivant tous les sens du terme, est que son Nom si pur est également sollicité par le vice pour avoir une légitimité. Tuerie, oppression, agression ou corruption sont incessamment perpétrées à travers notre monde. Les arguments qui les sous-tendent ne tarissent pas et se multiplieront davantage. Que cela ne vous perturbe point, mes jeunes gens, Il vous donne la bonne instruction, le Bienveillant : servez l’homme ; aimez-vous les uns les autres ; sanctionner sera mon affaire. Je ne pense pas qu’il ait mille manières de comprendre ceci. On en reparlera, de toute façon.

 

Je disais que ces hommes admiraient votre insouciance.

 

Il y a en effet la notion de devoir qui règne dans  ce monde, mes amis. Et pour ceux qui ne sont pas démissionnaires, qui incarnent quelque vergogne, ils fraternisent avec la sueur. On ne peut rien avoir ici sans avoir travaillé. On vous réveillera pour aller à l’école, l’autre sera au bureau, lui dans la forge, son ami dans les airs. Le lit semble pourtant d’un meilleur confort, c’est pourquoi je vous conjure de voir en lui le luxe. Ne vous y plongez qu’après vous être acquittés de vos obligations. Sinon, ou vous ne saurez le plaisir du sommeil, ou votre réveil sera brutal. Aussi, verrez-vous que la noblesse du travail s’est fondue dans une typologie. Sur sa base, émergent les statuts, les classes et les mentalités. À un monde compartimenté, où les métiers ne se valent pas, et les hommes aussi, vous serez inéluctablement confrontés.  Ici, être Homme seul ne permet pas d’accéder à un traitement décent. Même si ce matérialisme parvenait un jour à gagner tous les cœurs et accoucher des meilleures organisations, sachez qu’il n’est pas humain. Moi vous défends de négliger l’Homme.

 

Cela vous inoculera une retenue dans une espèce déjantée. Observons.

 

On couvera sa famille en privant une autre ; émancipera son peuple en asservissant d’autres. Le bien et le mal, les Hommes aiment, quoi qu’on ne les distingue que sous le regard des autres ou dans des procès qui ne nous engagent guère. Bien que religieux, bien que cultivés, bien qu’humains, il faut ironiquement que la douleur de l’autre se mette à nous persécuter avant qu’on ne prenne conscience ou qu’on songe  à elle. Naturellement, assainir ce vécu n’est pas une petite tâche. Et c’est là qu’il me faudra vous dire que nul geste n’est suffisamment petit dans le chantier du bien.  Refuser d’être de ceux qui ne donnent de prolongement aux principes ; considérer les opinions en vous réservant l’intégrité de choisir ; servir et accepter d’être trahis dans vos relations et vous interdisant, vous, de faillir ; sont là quelques pistes qui pourraient vous aider à redorer l’intelligence certaine de notre espèce. De  fait, il n’y a pas d’Homme méchant ; il n’y a que d’Homme qui n’a pas bien compris. Les égoïsmes, les prédations, les envies, résumeraient bien notre monde. Mais, n’est-ce pas l’Homme qui préfère ne parler que de ces mauvais signaux ? Cette inclination impartiale, évidemment suspecte, ne nous honore pas. Assumer les tares de notre monde, les combattre, n’implique pas le diaboliser. J’espère vous en persuader avec l’une de ces notes plus gaies.

 

Aimez-vous les uns les autres, avait-on dit plus haut.

 

Permettez-moi de voiler la dénotation. Jeunes gens, il y a ce qu’on appelle amour dans notre monde. Des gens vous estimeront, aimeront, sans que vous ne sachiez vraiment pourquoi. Ce qui vous amènera à vous demander si vous méritez réellement d’eux. Vous le voyez, ce n’est pas à confondre avec l’affection de naissance à laquelle ont droit presque tous les bébés – oui, je suis au regret de vous dire que certains de vos semblables finissent parfois dans la poubelle. Cette affection-ci est à entretenir ; elle mérite même de devenir le sens de votre vie : vous battre pour ceux qui vous aiment. Rien qu’eux feraient le meilleur monde. Mais aimer n’est pas que çà, déjà considérable : vous découvrirez l’âme sœur. Comment la reconnaitre : elle sera la seule à mettre votre cœur joyeux dans une allure de peur, l’âge venu. Je parle d’âge, parce qu’existent aussi, mes jeunes gens, les premières amours. J’ai connu une fée à la maternelle, elle siège encore parmi mes plus beaux souvenirs. Combien de fois n’eus-je pas intimement prié que la maîtresse prolongeât mon beau technicien? C’était mon activité ludique préférée, avec ses coquets airs!

 

« (…) Deux à deux s’il vous plait, mon beau technicien.

« Embrassez-vous, s’il vous plait, mon beau technicien. (…)

 

Entre cet amour et le final, il y a en très souvent un cycle d’imposture. Nous, on ne parlera jamais d’une telle laideur. L’amour est vrai ; il faut toujours aimer vrai ; plus d’autre critère. Donc, sachez que le dernier vous mettra à terre. La peur d’être éconduit se panachera avec l’honnêteté de s’exprimer. L’effort des concessions dialoguera avec la vérité de la nature. Vous ne saurez jamais comment vous y prendre – ce qui fait de lui une autre école. S’en limiter, s’engager, poursuivre, y rester. Quatre dilemmes pour un bonheur. Personne ne décidera à votre place. Juste une chose : votre respect d’abord, le cœur ensuite. Le premier rend une dignité au second.

 

Voilà, jeunes gens, un aperçu de notre monde. Allusif, je n’ignore pas avoir été. Mais croyez-moi, c’est tout j’avais de mieux à vous confier ; encore est-il que je n’ai la prétention de le qualifier de juste. En fait, je crois que le monde n’est pas fait pour savoir, mais plutôt pour apprendre.

 

Néanmoins, je puis à présent vous dire, avec quelque assurance, que je suis heureux de votre arrivée, mes neveux. Faites qu’on se garde de cracher sur ce monde, juste parce qu’il vous compte en son sein. Et que vous ne vous arrêterez jamais de l’anoblir de la perfection. Marchez, endurez et riez. Jusqu’au salut. Comme tout homme, seul le bonheur vous mérite.

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

 


* Le nouveau-né est accueilli par les incantations d’une bonne dame qui connaitrait les moindres faits de ses devanciers. C’est presque un avertissement.

 

 

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