ASSUMER L'AFRIQUE

Apprendre à exister.

Un regard lointain pour un destin sans fard ni déclin

 

À quoi servirait l'œuvre d'Art si elle ne nous poussait pas à réfléchir ? Quel rôle l'Artiste peut-il le mieux incarner si ce n'est celui du veilleur ; le veilleur qui ose le recul lorsque la majorité sombre dans ses certitudes, qu'elle néglige de vérifier ? Se peut-il qu'il existe de plus médiocre que le poète qui aura échoué de toiser ses douleurs avec la virulence de ses vœux ; qui aura tronqué un vers, concédé tout une majuscule, pour un simple clin d’œil ? 

 

C'est parce que l'Auteur du Regard lointain aura été un œil vif, bon gouverneur de son esprit et intransigeant sur ses mots, que son travail exige et offre une lecture qui, renouvelée, garde sa fraîcheur et multiplie ses richesses. 

 

Regard lointain débarrasse de l'horizon les facilités. La seule acception qui y est admise de la vie est que cette dernière, somme toute, n'est que le reflet de notre travail et non le fruit de quelque fortune. Cette fortune, vulgairement nommée chance, servant de refuge aux paresseux et nuisible à l'effort, y est repoussée, vomie et fuie à maintes reprises : Ainsi dans « Drôle d'intelligent » : « De tout l'effort, le mystère trahit nos exploits/Et souvent, la sobriété parvient à divertir la foi./Et d'une fine arrogance envenime l'âme des castrés./Des eaux de la folie et de la haïssable chance,/Je m'exilerai.» (p.12) ; tout comme dans « Même si... Ah! Si... Car si... » : « De tous les maux, laisse tes sens te délivrer des soi-disant chances morifiques !/Ne leur délivre jamais un cafard! » (p.15). Il n'y a donc de vie que celle à laquelle on souscrit — « Deviens toi même ! » (p.16) —, celle que l'on n'achève guère de connaître, mais que l'on peut côtoyer durant les éprouvants examens de conscience. Examens de conscience vitaux, car source des forces qui permettent de ne pas subir les influences et modes ; d'endurer les railleries, médisances et blessures — « Il faudra donc apprendre à mourir aux yeux de l'autre/Si on veut faire feu » (Lassitude, p.13) ; « Ô âme!/Pardonne leur regard insultant/Qui inflige la peur des nuages végétant dans les voiles de l'espoir » (Le détour, p.14) — et de progresser sur son chemin sans craintes, honte ou remords — « Quand les oisillons piaillent sur leur sort,/.../D'un pas averti marche vers les champs de l'honneur./Défie les épines aux fortes aspirations. Trie des soifs et bois ta colère avec gaieté. ». Parce que l'Homme qui ne sait pas prendre sa vie en main, qui ne sait être « bête de guerre », sera simplement « piétiné de condoléances » (Même si... Ah! Si... Car si..., p.16). 

 

L'Homme, cependant, a tort de ne se préoccuper que de son seul sort. Se défendre d'une main et persécuter d'une autre ; s'instruire pour abuser des autres ­— « Prions !/Sur le chantier abyssal du mysticisme/Prions » (Le flot des impuretés, p.40) et convoiter la prospérité sans se soucier de partager — « Ô mon Dieu ! Extirpe l'égoïsme fatal qui ronge les mains meurtries et l'âme cupide des hommes, la paix, le partage » (Un monde sans VIE, p.21) — sont des malformations de l'esprit. De même, se mettre sur un piédestal et espérer être révéré des autres, notamment en s'empiffrant des louanges indues débitées par des bouches vendues — « À ceux qui ne le méritent pas,/Plus tu les loues ; plus tu cesses de vivre » (Ton temps, p.18) — n'est qu'oublier que tout est appelé à finir et qu'au jour du grand retour, les plaisirs mondains ne conserveront pas leur innocence — « Ô maître !/ Le temps tue./.../Les hommes têtus/ Qui refusent de voir/.../Qui pèchent dans la quiétude des grands jours/Dans le refus du grand retour. » (Express, p.22). Avoir le regard lointain est donc être en mesure de projeter chaque Homme sur soi afin de pouvoir entendre ses éventuelles douleurs et de les soulager. La conscience de l'auteur de cette mission envers l'Humanité est si forte qu'il gage sa vie pour s'en acquitter. Il veut être, dit-il, « l'ingénieur de la vie des Oubliés succombant en douceur », celui qui « essuie les larmes du paysan de Mbackol » et qui pense que « Dans leurs maux, on doit mourir avec eux » (Devoir de mourir, p.11). Et mieux que tout, le jeune Polytechnicien, par ailleurs assuré qu'il n’y a de fierté que celle « saine et réfléchie » (Rappelle-moi, p.10), sait qu'aucun délai ne lui est accordé pour honorer son « Devoir de mourir ». Une absence de délai se fondant sur deux raisons : la première est que le « regard désemparé des peuples qui pourrissent, des peuples de la soif, et des cœurs qui sanglotent » (Un monde sans Vie, p.21) s'éteint déjà ; et la seconde est qu'il ne peut y avoir de report sur un temps qui n'existe pas : le futur. 

 

Demain !

Demain ?

Demain n'existera pas.

Fuis ! File !

...

Change ton présent en demain

Et le présent entre tes deux mains

Sera à jamais incorruptible.

(Ton temps, p.18)

 

Heureusement que dans sa course étalée sur l'infini — « Avancez ! Courez/Courez ! Avancez !/.../Car seul l'infini compte » (Vers Dach, pp.7-8) —, Pape Soulèye pourra au moins compter sur les œuvres d'illustres Hommes à qui il a su rendre hommage et qui, à leur tour, sauront lui suffire d'Éclaireurs. La vie de chacun d'eux a été une entière Révolution, cette Révolution dont il ne doute pas du caractère impératif dans les temps présents — « Nous avons notre NON à tout./Cette révolution sera la véritable,/Celle de notre vie, pour notre survie » — et qui autorise « d'assumer son destin sur les chantiers battus impropres à tout » (Regard emphatique, pp.33-34). De Pa SOW — « Un professeur, Non !/Un père, l’affection du grand-père me manque./Un père socialement socialisant, qui rectifie, corrige, éduque, conseille : un parent au carré./Je regrette de conjuguer ces verbes au passé ! » (p.47) —, de Monsieur NDOYE — « Ô sacré Ndoye ! Poète de souche, scientifique jusqu’aux dents. » (À prendre de leurs mots, p.53) — et de Père Charles — « Faudra-t-il peindre Baudelaire en Camara afin d’apprécier l’humilité du père Charles ? » (p.53) — , en passant par les Njobeen Alioune — « Diop Alioune, nom évocateur./Ô combien ! Très évocateur./…/À travers vos écrits, l’Afrique ressuscite, ressurgit pour reluire./Votre dynamisme m’a affirmé la présence de l’Afrique » (p.50) — et Cheikh Anta ­— « … CIVILISATION "et" BARBARIE toastées, touillées et toquées,/… NATIONS NEGRES CULTURALISEES et gérées par les vautours de l’histoire » (L’éternel challenger, p.51) jusqu'à Ndar — « Ô Ndar ! Jubile comme le flamant rose de Djoudj,/Marche sur le désert à l’infini des âges./Par tes souffles, l’Afrique refleurit. » (Saint-Louis, la belle, p.54) — et l'Homme qui y accomplit deux génuflexions — « Je suis sourd, je suis muet,/Je ne peux plus contenir l’éclat de mon émoi,/Je ne peux plus ouïr le disert friselis/Qui traverse mes veines flasques./Mon Dieu ! Mon Dieu !/Aidez-moi/Je veux aimer encore,/Dans les limites de l’infini/Bamba[i]/Je veux l’aimer,/Je veux…/… plus que ces mots. » (L’infinitude Dieureudieuf, p.46), l'Auteur tient les ressources de son succès. Ils constituent cette espèce d'Hommes qui auront su vaincre l'adversité par la noblesse du caractère ; qui sont sortis grandis de chaque persécution sans avoir levé boucliers ; Hommes dont les « mémoires vives » conjurent les usures et inspirent le surpassement ; Hommes que les Nations sont tristes de ne les avoir enfantés, bien qu’en effet, ils aient, selon Thucyclide, « pour tombeau la terre entière. »

 

Ces Hommes d’une belle stature seuls méritent l’attention du « Challenger », à la différence des « petits esprits testeurs de vocabulaire », « piètres gueulards d’intellos », « gourous » et « leaders dormeurs » (Lettre à un soldat, p.35 ; J’aurai aimé l’Afrique, p.29 ; L’élu, p.31) qui apprivoisent le Peuple, leurs Compatriotes ; leur privent de pain et les écrouent dans « le silence du sang ».

 

On veut boire notre eau.

On veut fouler notre terre.

On veut manger notre pain.

(Regard emphatique, p.33)

 

Ô Révolution ! Ô libératrice libéralisée de l’histoire !

Changer pour espérer un epsilon de rebond.

(J’aurai aimé l’Afrique, p.30)

 

 

 

 

 

 

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye 

 

 

 

 


[i] Il s’agit de Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké dit Serigne Touba

 

 
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